Les premières anesthésies à l'éther à Lille


La première anesthésie à l'éther à Lille eut lieu le 11 février 1847, à l'Hôpital Saint Sauveur, sous la direction de Philippe Vanderhaghen, Chef du Service de Chirurgie. Le patient, Jean Baptiste Martinetti, âgé de 40 ans, fileur de lin, domicilié à Lille, devait subir une amputation de la main et de l'avant-bras droits, qui avaient été happés dans une carde. Cette première à Lille intervenait moins de quatre mois après la première mondiale qui avait eu lieu à Boston le 16 octobre 1846 au Massachussetts General Hospital.
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Hôpital Saint-Sauveur.
Façade fin XIXe siècle.

L'Hôpital Saint Sauveur était à cette époque le plus important de Lille. A l'origine cet hôpital avait été bâti à partir de 1214, par la Comtesse Jeanne de Flandre (1205-1244), sur ses propres deniers, à la place d'un petit hôpital plus ancien, détruit en 1213. Situé à la lisière des fortifications, à proximité de la Noble Tour, il ne comporte à l'origine que 8 lits, mais dès 1719, il en abrite 60. Sécularisé par la Révolution, il ne cesse de s'agrandir pouvant accueillir 200 hospitalisés en 1829, l'épidémie de choléra de 1832 faisant porter sa  capacité d'accueil à 300 lits. En 1864, l'Impératrice Eugénie venant inaugurer les travaux de l'Hôpital de la Charité, visite l'Hôpital Saint Sauveur, qui comporte alors 500 lits. 
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Pavillon Saint-Sauveur. Etat actuel.

En 1876, Saint Sauveur deviendra l'Hôpital dépendant de la Faculté de Médecine de Lille, nouvellement créée.

L'Hôpital Saint Sauveur survivra à l'incendie du 28 mars 1896, aux bombardements des deux guerres mondiales, mais après l'ouverture en 1953 de la " Cité Hospitalière ", il sera démoli en 1960, sans égard pour la plus ancienne chapelle de Lille, ne laissant subsister qu'un bâtiment situé au fond de la cour d'honneur, qui sera conservé et rénové (1).
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Porte du Pavillon Saint-Sauveur

Le Docteur Philippe Vanderhaghen, qui procéda à la première anesthésie à l'éther à Lille, est né le 15 avril 1792. Chirurgien de l'Hospice des Vieux Hommes et des Bleuets du 19 novembre 1816 au 10 septembre 1819, il remplace son père, Alexandre Vanderhaghen, Chef du Service de Chirurgie de l'Hôpital Saint Sauveur, du 12 Pluviôse An V (30 janvier 1797) au 10 septembre 1819. Son fils, Philippe, sera Chef de Service d'une exceptionnelle longévité du 10 septembre 1819 au 30 septembre 1868.

" L'inhalation de la vapeur de l'éther, annoncée dans la plupart des journaux de médecine comme un moyen de suspendre la sensibilité dans les opérations douloureuses, a été essayée à l'Hôpital Saint Sauveur de Lille, les 11 et 12 février1847 ".  Ainsi débute le rapport présenté à la Société Centrale de médecine du Département du Nord par le Docteur Philippe Vanderhaghen, qui sera publié dans le Bulletin Médical du Nord de la France (2). Les publications ne trainaient guère à cette époque.
Philippe Vanderhaghen.
Photographie de famille aimablement
communiquée par le Professeur Michel Vankemmel
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Bulletin Médical du Nord.

Le patient, Jean Baptiste Martinetti était un ouvrier de la filature Delespaul, qui avait eu la main et l'avant-bras droits pris dans une carde, actionnée par une machine à vapeur. Une dilacération des téguments et des muscles, l'écrasement de la main, une fracture comminutive du radius et du cubitus jusqu'au tiers moyen de cet os, imposaient l'amputation. " Avant d'y procéder, le blessé fut soumis pendant 5 à 6 minutes à l'action de la vapeur d'éther. On se servit à cet effet de l'appareil de Charrière (3), en usage à Paris ".

Le registre des délibérations de la Commission Administrative des Hospices de la ville de Lille, Folio 143, fait état dans sa séance du 26 février 1847, " vu la demande formulée par le Chirurgien en Chef de l'Hôpital Saint Sauveur " de l'autorisation d'acquisition d'un appareil destiné à l'inhalation de la vapeur d'éther. " Cette dépense évaluée à 30 francs sera acquittée sur le crédit ouvert au budget de l'exercice 1847de l'Hôpital Saint Sauveur pour menues dépenses du Service de Santé ". Un siècle et demi plus tard, on est admiratif de la réactivité des administrateurs hospitaliers de l'époque pour décider de l'acquisition d'un matériel, il est vrai de trente francs.


La description du déroulement et des signes de l'anesthésie, sur la base des observations de l'opérateur et de l'interrogatoire du patient sur ce qu'il avait éprouvé, est rapportée dans la publication du Bulletin Médical, avec une parfaite précision.

" Au moment où l'on intercepta le passage de l'air à travers les fosses nasales, la vapeur de l'éther, pleinement inspirée, détermina dans toute l'étendue de la poitrine, une sensation que le blessé a comparé depuis à une forte secousse suivie d'une pression douloureuse et permanente. Il n'a pas accusé de picotements à la gorge. L'inhalation de la vapeur continuant, on ne cessa de remarquer chez lui une impression de contrainte, de malaise prononcé. Les mouvements respiratoires devinrent successivement plus rapides, plus laborieux ; la face devint rouge, gonflée, les conjonctives étaient injectées. Les pulsations artérielles acquirent de plus en plus de fréquence, c'est ce que l'on remarquait particulièrement à la région temporale. On  a évalué le nombre de ces pulsations de 90 à 100 par minute. Bientôt, on observa de l'anxiété, des mouvements convulsifs ; le regard devint fixe, il y eut rotation du globe de l'œil en avant et en haut de l'orbite. Alors Martinetti cessa de répondre aux questions rares et brèves qu'on lui avait adressées pour juger de son état, il fut complètement insensible aux pincements qu'on lui fit au bras gauche. Enfin, il parut plongé dans une sorte de rêverie pendant laquelle il s'agitait encore convulsivement. Cet état que l'on compare à l'ivresse nous parut ressembler plutôt à un commencement d'asphyxie ".

Réveillé à la fin du pansement, le patient est étonné que l'amputation soit terminée et déclare qu'il n'a souffert qu'au moment de l'incision. Pendant 15 à 20 minutes, le patient demeure étonné, hébété, puis très agité quelques heures avant de tomber dans un assoupissement jusqu'au lendemain.

Dès le lendemain, une seconde opération fut pratiquée sur une domestique, Sophie M…, âgée de 48 ans, pour ablation d'une tumeur squirrheuse du sein  gauche, dont elle était porteuse depuis 18 mois et qui avait envahi la totalité du sein. " Nous fîmes avant tout observer à la malade qu'à l'aide d'un procédé nouveau, on pouvait l'empêcher de souffrir. Elle nous dit qu'elle avait déjà entendu préconiser la vapeur de l'éther, et qu'elle consentirait volontiers que l'on fit l'essai sur elle-même ". On remarquera donc que, quatre mois après la première anesthésie à l'éther à Boston, les médias de l'époque avaient déjà popularisé la technique que connaissait une simple domestique. On observera d'autre part que l'information du patient et le recueil de son consentement éclairé étaient déjà habituellement pratiqués.

La description de l'anesthésie, dans la même publication, est très similaire à celle de Martinetti. L'induction et un réveil rapide furent également observés. " Revenue bientôt à elle-même, elle nous demanda si l'opération était terminée, et elle déclara n'avoir ressenti aucune douleur ". Les heures suivantes furent également marquées d'une agitation intense et par l'existence d'une insomnie persistante.

Une troisième anesthésie figure dans la même publication. " A la suite de l'amputation faite chez Marinetti, un élève interne de l'Hôpital Saint Sauveur, jouissant habituellement d'une bonne santé, manifesta le désir prononcé qu'on essayât sur lui-même la vaporisation de l'éther ". la description de l'observation retrouvait les signes décrits chez les patients, mais en l'absence de stimulation chirurgicale, le cobaye volontaire éprouve des sensations plus agréables, paraissant rêver, racontant à son réveil qu'il se trouvait " gaiement en soirée, entouré de  ses camarades ". Légèrement désorienté au réveil, il ne se plaignit que d'une lassitude prononcée dans tous ses membres, exhalant jusque dans la soirée une odeur d'éther.

Malgré le succès de ces trois anesthésies, l'opérateur demeurait prudent : " les trois observations qui précèdent, comme toutes celles publiées jusqu'à présent dans les journaux, ne peuvent encore fixer notre opinion sur l'utilité ou les désavantages d'une découverte que l'on a peut-être accueillie avec trop d'enthousiasme ". Entre les déclarations fracassantes des précurseurs de Boston et la polémique suscitée par Velpeau, Magendie et Serre à l'Académie des Sciences de Paris, le Docteur Vanderhaghen n'a pas encore pris partie, estimant nécessaire de poursuivre ses observations. L'anesthésie à l'éther peut être utile dans certains cas particuliers, " mais n'oublions pas que les consolations de l'espérance, les moyens de persuasion qui affermissent le moral du malade, la promptitude des opérations ont aussi de précieux avantages ". Plouviez, publiant en 1848, dans le Bulletin Médical du Nord de la France (4), le résultat de ses expérimentations sur l'usage de l'éther et du chloroforme, va également dans le sens de la prudence lorsqu'il écrit : " l'éther et le chloroforme, agents aussi merveilleux, quand ils sont bien dirigés, qu'ils peuvent être terribles en des mains imprudentes ".

Le rapide développement de l'anesthésie à l'éther est caractéristique de la vitesse incroyable avec laquelle les nouvelles techniques médicales se propagent au XIX ième siècle. Les malades ne sont pas encore sortis de l'hôpital, comme ce fut le cas à Lille, que les observations sont déjà publiées. Nous sommes loin des délais de publication imposés actuellement par les comités de lecture et les maisons d'édition. Seul internet peut rivaliser de rapidité au prix de la même absence de contrôle de l'information.

Avant la première de Boston, l'anesthésie à l'éther avait déjà fait parler d'elle, qu'il s'agisse des travaux d'Elijah Pope à Rochester ou de Crawford W. Long à Jefferson en 1842. Au début de 1846, en France, Ducos rapporte, sous forme d'une communication à l'Académie des Sciences et d'une publication dans la Gazette Médicale, les résultats de ses travaux : " Etudes expérimentales des effets anesthésiques de l'éther sulfurique ". Le 16 octobre 1846, au Massachussetts Hospital de Boston, un chirurgien dentiste, William Green Morton, administrait de l'éther sulfurique à Gilbert Abbot, patient du chirurgien John Collins Warren. Le 18 novembre 1846, la description de cette technique fut faite par le Docteur Henry Jacob Bigelow dans le Boston Medical Journal, ancêtre du New England Journal of Medicine. Une lettre du Docteur Jacob Bigelow, père d'Henry Jacob, est adressée à son ami londonien, le Docteur Francis Boott pour lui faire part de la nouvelle. La lettre part de Boston  le 1er décembre et arrive à Liverpool le 15 décembre 1846, à bord de l'Acadia de la Compagnie Cunard. Des lettres écrites par Edward Everett, ancien ambassadeur des USA à Londres, Président de l'Université de Harvard, parviennent en Grande Bretagne et en France par d'autres navires, le Britania et le Caledonia, permettant de dater avec précision l'arrivée de ces correspondances.

Un étudiant américain résidant à Paris, Francis Willis Fischer, reçoit fin novembre 1846, deux lettres de Boston, l'une de Jackson, l'autre du Docteur John Dix-Fischer. Aussitôt, il expérimente l'éther lui-même et sur lui-même, avant d'aller le proposer à Alfred Velpeau à La Charité, qui refuse de l'utiliser, trouvant le produit trop dangereux. Il aura plus de succès avec Jobert de Lamballe qui l'essaya le jour même, le 15 décembre 1846, à l'Hôpital Saint Louis (5). Le 12 janvier 1847, J.F. Malgaigne informe l'Académie des Sciences de Paris (6) des résultats de quatre observations d'utilisation de l'éther, suscitant une polémique avec A. Velpeau, M. Magendie et M. Serres. Néanmoins, à partir de cette communication démarre la diffusion de l'anesthésie à l'éther à toute la France et à l'Europe. C'est ainsi que des premières anesthésies à l'éther furent réalisées, dès le début de 1847, à Bruxelles , par Bosch, le 9 janvier, à Madrid, par Argumosa et Obregon, le 13 janvier, à Berlin-Erlangen, le 17 janvier, par Dieffenbach et Heygfelder, à Strasbourg, le 29 janvier, par Sédillot, à Berne, le 29 janvier par Schuh, à Prague, le 6 février, par Halla et enfin, le 11 février, à Lille, par Vanderhaghen.

L'incroyable vitesse de diffusion de l'anesthésie à l'éther dans le monde témoigne de l'attente qui était celle de l'anesthésie tout autant par les chirurgiens que par le public. L'Académie des Sciences de Paris était encore à l'époque un passage obligé pour toute découverte  en quête de reconnaissance. L'absence de rigueur méthodologique des publications, basées au maximum sur quelques publications aussitôt publiées, exposait la présentation de ces découvertes à la polémique avec des noms aussi célèbres par l'importance de leur savoir que par les manifestations de leur obscurantisme, notamment en matière de douleur.


BIBLIOGRAPHIE


1- GERARD A.
Chronique illustrée d'un siècle de vie à l'Hôpital Saint Sauveur (1815-1914)
Bulletin de la Commission Historique du Département du Nord 1989 ; 44 : 147- 67

2- VANDERHAGHEN P.
Rapport présenté à la Société Centrale de Médecine du Département du Nord par le Docteur Vanderhaghen sur l'emploi de la vapeur d'éther.
Bulletin Médical du Nord de la France 1847 ; 2 : 33-39

3- CHARRIERE M.
Appareil approprié aux inspirations d'éther.
Revue de médecine française et étrangère 1847 ; 89: 218

4- PLOUVIEZ D.
Quelques mots sur l'éthérisation en médecine, sur les moyens de remédier aux accidents dont elle est susceptible.
Bulletin Médical du Nord de la France 1847 ; 2 : 25-40

5- GOGUE G.
Aspiration de la vapeur d'éther.
Gazette des Hôpitaux Civils et Militaires 1847 ; 9 : 39-40

6- MALGAIGNE J.F.
Emploi de l'éther.
Bulletin de l'Académie de Médecine 1846-7 ;12 :263-4
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