Claude Monet : l'impression ressentie





Récemment, on ne parlait que de Claude Monet, dont une rétrospective se tenait au Grand Palais. J'ai honte de prétendre écrire sur Monet après ce que tant d'autres, Clemenceau, Proust, Mirbeau… ont dit avec beaucoup plus de pertinence ayant été ses amis et ses contemporains. Cependant, mon analyse du beau ne serait pas complète si elle n'essayait pas de saisir le lien entre l'émotion et l'impression qui caractérise l'œuvre de Monet. 
Cliquez pour agrandir l'image
Exposition du Grand Palais, 2010. Essai de figure en plein air, 1886. Musée d'Orsay. RMN 2010.
Cliquez pour agrandir l'image
Claude Monet.
La gare Saint Lazare, 1877.

L'artiste devant la nature et celui qui regarde son tableau ont en commun de ressentir une impression, sans doute différente, mais participant à la même émotion dans une communion d'esprit. La peinture de Monet apporte une réponse à l'interrogation essentielle du lien entre la beauté naturelle et la beauté artistique. Ce lien est parfois tellement évident devant certains paysages et lorsque l'on retrouve dans la même personne le peintre et le jardinier de Giverny. En aucune manière toutefois il ne s'agit pour Monet de copier la nature mais de saisir, à travers la vision qu'il en a, ce qui constitue son essence subliminaire. Le peintre est capable aussi de capter la beauté d'images nouvelles telles les gares et les panaches de vapeur des locomotives et de les sublimer.



La lumière  donne une âme aux choses parfois les plus humbles comme les meules de paille transfigurées par le soleil, saisies par l'œil du peintre et nimbées par son émotion. Les mêmes pierres de la façade de la cathédrale de Rouen vont se parer de multiples nuances selon les heures du jour et les variations du ciel. La pierre restitue la lumière, " lumière incorporelle ", du ciel et des nuages changeant de Normandie. Il n'y a plus en elle rien de minéral, ou pour dire autrement, les pierres prennent vie. 
Cliquez pour agrandir l'image
Claude Monet. La cathédrale de Rouen

Cette série de plus de trente toiles va absorber l'activité picturale de deux printemps pour restituer les impressions sans cesse renouvelées de la lumière sur les pierres. " Chaque jour j'ajoute et surprends quelque chose que je n'avais pas encore su voir….J'ai eu une nuit de cauchemars, la cathédrale me tombait dessus, elle semblait ou bleue, ou rose, ou jaune…Bon Dieu, que cette mâtine de cathédrale est dure à faire ! " Il y a dans cette obstination à peindre le même motif une quête du Graal pour découvrir la métamorphose produite par la lumière chaque fois qu'elle change et ce que recèle l'émotion derrière l'apparence. Chaque tableau de la série est unique dans une tentative acharnée de saisir l'esprit de l'objet dans une illumination sans cesse renouvelée. Il faut obliger les pierres à dire tout ce que la  lumière les force à exprimer. Objets inanimés avez-vous donc une âme ? La lumière en est ici le révélateur, et le peintre le médium spirite.
Cliquez pour agrandir l'image
Claude Monet. Les nymphéas



Certains ont voulu voir dans Monet un précurseur de l'abstraction. Certes, toute peinture est abstraite dès lors que l'on ne réalise pas une copie servile du motif qu'il s'agisse d'un portrait ou d'un paysage. Toutefois le parti pris de Monet de restituer une ambiance par une technique picturale libérée des règles classiques n'a pas pour objectif premier l'abstraction puisqu'il demeure figuratif même si dans ses dernières œuvres, les nymphéas, l'apparence est de plus en plus informelle, abandonnant la toile à la couleur. 

Au petit jeu consistant à isoler un fragment de tableau pour démontrer que Monet est un précurseur de l'abstraction, Véronique Prat, sous le titre de " Monet, l'impressionniste abstrait ", a cru pouvoir démontrer qu'un fragment de meule évoque Jackson Pollock, un détail des peupliers au bord de l'Epte, une toile de Willem de Kooning, une touche de Dubuffet dans une des " Cathédrale de Rouen " et un bleu de Klein dans une des versions des Nymphéas. On pourrait en faire tout autant avec de nombreux peintres classiques, et en choisissant astucieusement un fragment de tableau de Rembrandt ou de Vermeer le présenter comme un chef d'œuvre de l'art abstrait. Cela n'a d'autre sens que de montrer qu'à un certain grossissement la technique picturale est obligée de se départir d'un piqueté quasiment photographique pour donner encore plus de force à la représentation. 

Si l'on veut à tout prix comparer Monet à un autre peintre, c'est Turner qu'il m'évoque aussi bien dans ses tableaux de Londres dans le brouillard, ses marines, ses toiles de Venise ou même sa série des " Cathédrale de Rouen ". Qu'importent ces similitudes, ces parentés recherchées, on reste dans une approche de guide de musée ou de soit disant critiques d'art, voulant démontrer l'étendue et les subtilités de leur culture artistique. Claude Monet, affublé par le critique Louis Leroy du sobriquet d'impressionnisme, aura dans ce mouvement beaucoup d'amis partageant la même approche de la peinture, mais il se considèrera toujours comme indépendant, refusant le réductionnisme des classifications en " isme ". 
Cliquez pour agrandir l'image
Claude Monet. Le Parlement de Londres au soleil couchant.

Impressionnisme ne serait pas forcément inadéquat s'il ne semblait indiquer que tout s'arrête à l'impression alors que le peintre au delà de ses impressions cherche à exprimer et faire partager son émotion. Les détracteurs de la première heure n'y ont vu qu'une impression, quand les amateurs éclairés ont saisi toute l'émotion que recelait la peinture de Monet.
Cliquez pour agrandir l'image
Claude Monet. Impression
au soleil levant.


Il y a dans cette volonté de se dégager des règles une recherche de la liberté d'expression mais aussi et surtout de la liberté de penser. La quête de la liberté est toute aussi fondamentale que la recherche de la beauté à travers les formes et les couleurs. Cette recherche de la liberté n'a pas commencé avec Monet mais tout artiste, depuis la plus haute antiquité, a cherché a manifester son génie propre, même sous la contrainte de l'observance des canons de beauté et des règles de l'art. Le risque d'asservissement peut venir de l'environnement culturel de l'époque, voire d'un art officiel, mais il peut venir de l'artiste lui-même tenté par l'exploitation d'une manière, d'un style devenu commercial. L'image à laquelle on reconnaît le style d'un artiste peut être l'aboutissement de sa recherche, de son évolution, le plus souvent d'un travail acharné pour trouver le mode d'expression qui convient à son ressenti. L'objectif n'est pas de devenir la marque de fabrique d'un produit à succès mais de marquer l'aboutissement du cheminement, souvent long, parfois douloureux, d'une recherche picturale, d'incarner  l'expression de sa vision des choses, de son art.
Page précédente : Van Gogh ou la mélancolie flamboyante

Sommaire


© 2011-2018. Tous droits réservés. Philippe Scherpereel.http://www.philippe-scherpereel.fr