Nicolas de Staël


L'espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement, à toutes profondeurs.

Nicolas de Staël, 1949


A mi-chemin de l'abstraction et du figuratif, de la simplicité des formes et de la complexité de la matière, la peinture de Nicolas de Staël est d'une beauté tragique. Elle reflète la trajectoire de son existence. C'est l'illustration qu'il faut parfois connaître l'homme pour comprendre sa peinture, même si l'œuvre d'art parle d'elle même. Sa vie se confond avec les déchirements du siècle. Il naît à l'aube de la première guerre mondiale qui s'achèvera avec la révolution russe qui marquera une première rupture pour ce fils de la noblesse de Saint Pétersbourg. Il y a dans la peinture de Nicolas de Staël le drame de la petite enfance, l'errance après le déracinement, le dénuement de la vie de bohème mais en trame continue l'âme slave et le regard triste de ce grand dégingandé. La musique est présente dans ses gênes comme sur ses toiles. L'expression forte et poétique de ses sensations visuelles : " Toute la nuit orage, orage sans précédent.(…) Pépites d'or et fer-blanc à plat sur les vitres. Lumière fabuleuse, fabuleuse, d'étranges objets surgis de toutes parts, présents, impossibles à noyer. " (Lettre à Madame Chapouton, Paris, 26 août 1947). L'artiste voit ce que d'autres ne peuvent voir. Il voit avec sa sensibilité, ce qui est sa vie, et l'exprime aussi bien dans les mots et sur sa toile.
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Nicolas de Staël. Parc de Sceaux

Dans ses premières peintures, comme le portrait de Jeannine en 1941, qui ressemble étrangement à un Picasso de la période bleue, il est à la recherche de son style, de sa propre expression. Sa rupture avec le figuratif intervient en 1942 mais il prend conscience de l'impossibilité d'une abstraction radicale. Il va rechercher a travers une densité de la matière, une richesse pigmentaire, à faire de sa peinture une matière vivante. Ce sera un combat avec la matière pour passer du matériel à l'immatériel. Comme le disait Gaston Bachelard dans L'eau et les rêves : " La notion même de matière est étroitement solidaire de la notion de pâte ". La pâte donne une expérience première de la matière et débarrasse du souci des formes. Nicolas de Staël va donc travailler la matière picturale au couteau, à la truelle, pour lui donner une consistance charnelle, mêlant la puissance du relief à l'opalescence de la lumière, réalisant une symbiose du volume et de la couleur. 

Il entre dans la matière en un corps à corps avec la toile, véritable combat pour mettre la matière en mouvement et opérer la transmutation, le grand œuvre, qui changera le plomb en or. Ses tableaux sont complexes, éclatés, fragmentés jusqu'en 1948, avant d'atteindre à la simplicité et à la plénitude à partir de 1949.  Les toits, peints en 1952, marquent une forme d'apogée de son art. Cette période avait débuté  avec son arrivée dans son atelier de la rue Gauguet en 1947. " L'atelier de Staël tient du puits, de la chapelle et de la grange par ses proportions démesurées, sa blancheur austère et son atmosphère d'activité intense, mais recluse. " écrit Patrick Waldberg. Est-ce la magie des lieux qui opérait ou y avait-il connivence entre le cadre de vie et l'artiste ? 
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Nicolas de Staël. Les Toits, 1952. Musée d'Art Moderne, Paris.
© Adagp, Paris, 2007

A son retour d'Italie, il rompt avec l'épaisseur de la matière, dont la vue d'Agrigente marquera le retour aux aplats travaillés au pinceau. Comme pour Poliakoff, à partir de cette période, ce ne sera plus qu'une marche vers le dépouillement, la simplicité, même marquée par un retour, à partir de 1952, vers une certaine figuration. " Travailler le vide jusqu'à la limite " écrit il à Pierre Lecuire. " Abstraction néant " " On ne peint jamais ce que l'on voit ou ce que l'on croit voir ". Comme l'a écrit De Kooning : " Le sujet de l'abstrait c'est l'espace. Le peintre le remplit avec une attitude. " Pour Nicolas de Staël, le retour à une certaine forme de figuration n'est donc pas un " retour à la nature ", un reniement, une rupture avec l'abstraction. A partir de 1955, Nicolas de Staël oscille entre le doute et la certitude, entre le sentiment d'inachevé de l'abstraction et le " trop abouti de la transparence ".
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Agrigente, 1953. Kunsthaus, Zürich.
© Adagp, Paris, 2007

La création artistique qui implique d'aller au-delà de la perception, d'atteindre à l'émotion, ne requiert pas obligatoirement une conceptualisation, une intellectualisation que l'on trouve dans l'abstraction. On peut concevoir que le retour vers une très relative figuration soit ressentie comme une nécessité pour communiquer. Refuser cette possibilité à l'artiste est faire preuve d'un certain dogmatisme qui lui dénie toute liberté. On rapprochera de ces critiques l'attitude de grand inquisiteur d'André Breton excommuniant du mouvement surréaliste tous ceux qu'il considérait comme déviant. Ces attitudes staliniennes n'ont rien à voir avec l'art. Ceci est d'autant plus étonnant d'André Breton qu'il faisait montre d'un large éclectisme en considérant comme surréaliste les arts primaires comme la peinture naïve d'un douanier Rousseau ou la peinture de malades psychiatriques. L'art brut rejoint certes une démarche découplant la création artistique de l'imitation servile de la nature, mais peut on considérer pour autant qu'il s'agisse d'une approche surréaliste de l'art ? Tout art n'est il pas, par définition, sur ou méta réaliste ? " La beauté sera convulsive ou ne sera pas. " En énonçant cela, Breton  veut il signifier que la beauté ne répond pas à une logique de pensée, à des canons intellectuels mais davantage à un arrachement des profondeurs de l'être ?  L'écriture automatique, les cadavres exquis sont autant de ruptures avec la logique, le conceptuel, ouvrant de larges espaces à l'expression du subconscient. Une analyse psychanalytique de la peinture de Nicolas de Staël ferait sans doute ressurgir les traumatismes de l'enfance, la lutte constante de l'éros et du thanatos, conduisant à la victoire finale de la pulsion de mort au terme d'une œuvre marquée par les soubresauts de la vie et de la passion. Pourquoi avoir évoqué le surréalisme à propos de Nicolas de Staël que jamais personne n'a fait figurer dans ce courant de l'art moderne ? Sans doute parce que toute forme d'art est à sa manière " surréaliste " ou " métaphysique " en ce sens que l'art transcende le réel. Par réel on a tendance à considérer la perception que nos sens nous donnent du monde qui nous entoure. La surréalité peut venir de la modification de l'apparence apportée par l'abstraction comme elle peut venir de " la rencontre fortuite " d'objets, de personnages ou de paysages.

Je reviens à Nicolas de Staël pour dire que j'aime avec passion sa peinture, sans doute pour son apparence visuelle, sa puissance émotionnelle, par la personnalité extrêmement attachante de l'artiste qui transparaît de l'oeuvre et davantage sans doute par la communion de pensée. La portée émotionnelle du tableau doit prendre le pas sur des considérations dogmatiques. Si l'abstraction a constitué une avancée majeure de l'art moderne pour se défaire de la tyrannie du figuratif et accéder directement à l'image sensible ce n'est pas pour retourner à une autre forme de despotisme excluant toutes les autres manières de peindre. En refusant cette contrainte, Nicolas de Staël ne s'est pas renié mais il s'est comporté en homme libre. A chacun ensuite de préférer telle période de son œuvre. En retournant vers un certain figuratif, Nicolas de Staël ne recherchait il pas quelque chose qui finalement lui a manqué et qu'il a poursuivi jusque dans la mort ? 
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