Serge Poliakoff

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Serge Poliakoff. Composition orange et rouge. Eau forte et aquatinte. 1966.
Le coin des Arts.

L'avion amorçait sa descente sur Roissy. Comme dans une photographie aérienne de Yann Arthus-Bertrand, les champs dessinaient un patchwork de couleur pastel, évoquant un tableau de Serge Poliakoff. Dans l'œuvre d'un peintre il y a souvent une période emblématique qui le caractérise et lui vaut la célébrité. Certains, comme Picasso enchaînent ces périodes, d'autres, comme Poliakoff atteignent une forme d'expression, que l'on considère parfois comme leur maturité, qui est en fait celle où ils ont trouvé la forme  qui correspond à leur personnalité et au message qu'ils veulent transmettre de façon consciente ou inconsciente. C'est habituellement au terme d'un long cheminement qu'ils atteignent un niveau de dépouillement, d'épurement qui marque un achèvement. 

Jusqu'en 1949, malgré quelques incursions vers l'abstraction, Poliakoff demeure en recherche et ce n'est qu'à partir de cette époque qu'il atteindra ce que lui-même appelle le " silence absolu "  correspondant à une composition sobre, dépouillée faite de grands aplats équilibrés. L'abstraction est une forme d'ascèse qui est habituellement l'aboutissement d'une évolution où l'artiste au terme d'une mue abandonne son ancienne carapace. Le reproche est souvent fait à l'abstraction de l'exploitation de formes simples qui seraient à la portée du premier venu et conduirait à l'exploitation d'un filon. C'est en fait l'aboutissement d'une catharsis. Le trait devient signifiant, la forme délivre son message sans être parasitée par une inutile complexité, la simplicité devient force et pureté. Couleur, matière, forme sont juxtaposées mais indissociables.
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Serge Poliakoff. Composition bleue, rouge et noir, 1969.

Par rapport à la froideur de mur de clinique d'un Mondrian, la peinture de Poliakoff vibre et vit. En s'interpénétrant les couleurs s'imprègnent de sensualité. Les plus froides se réchauffent au contact des plus chaudes. Avec les superpositions chromatiques, le noir transparaît sous le rouge. " Comment monter en percées de mystère les couches et sous-couches du fond ? Ne faudrait il pas trouver l'ossature d'un corps de fond de toile céleste pour soutenir la puissance aléatoire de la forme naissante ? " a écrit Fabienne Verdier. Même lorsque le tableau évoque ces collages ou ces feuilles mortes placées sous verre, la forme et les couleurs maîtrisées parlent à l'imagination, non pour rappeler ces merveilles de l'automne mais pour emmener dans un ailleurs aux teintes fauves et aux chevelures rousses.
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Serge Poliakoff. Composition bleue et rouge, 1967.

Les pierres, les cristaux, ont certaines résonnances avec les tableaux de Poliakoff. Leur puissance onirique est la porte d'entrée vers la réalité immatérielle. Art brut, art de la nature. Le beau matérialisé dans une pierre, sur une toile n'est qu'un passage vers un certain au-delà fait de concepts solubles, d'images immatérielles mais transmissibles. Lorsque Poliakoff se tourne définitivement vers l'abstraction, plus aucune de ses compositions abstraites ne portera d'autre titre. L'abstraction n'a pas besoin d'explication, de justification. Elle laisse la pensée de celui qui regarde le tableau libre de ses émotions. Même dans ces compositions abstraites, il existe des règles de composition que révèle un équilibre des formes et une harmonie des couleurs. Ces règles auxquelles l'artiste semble se soumettre ne sont pas faites de contraintes ni de lois mathématiques auxquelles la peinture classique faisait obédience et référence explicite. 

Même dans ces compositions il existe un dialogue des formes et des couleurs, jouant tantôt entre des nuances de camaïeu, tantôt d'opposition entre le rouge et le noir. Ce qui singularise la peinture de Poliakoff est la recherche de la richesse des matières malgré l'extrême simplicité des formes. Dans chacune des pièces du puzzle qui constitue la composition, la couleur passe par de multiples nuances qui confèrent au tableau une sensualité charnelle, celle de la terre des labours, celle des profondeurs océanes, celles des alcôves et des nuits sans lune. Sans ces nuances qui se fondent et s'interpénètrent, ces compositions n'auraient pas cette puissance onirique qui produit l'enchantement, l'envoûtement à travers l'émotion qu'elles suscitent. Ces lignes qui délimitent des espaces de couleurs sont virtuelles comme le présent, comme le vide médian, comme une frontière de l'empire des sens. Elles ne sont rien mais c'est elles que l'on voit. Elles sont l'image de l'être, calligraphie de néant, pensée entre deux essences colorées. Elles ne se veulent pas signifiantes mais elles le sont à leur corps défendant. Seules les couleurs produisent les formes dont la ligne est la frontière de l'être et le fil d'Ariane de l'imaginaire.
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Serge Poliakoff. Composition.
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