Joan Miro, revanescence


"  Un tableau doit être comme des étincelles. Il faut qu'il éblouisse comme la beauté d'une femme ou d'un poème.
…. L'art peut mourir, ce qui compte c'est qu'il ait répandu des germes sur la terre. "

Joan Miro
Je travaille comme un jardinier

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Joan Miro 4

La peinture de Joan Miro est un monde d'images, ouvert sur la troisième et la quatrième dimension dans un espace-temps généré par le mouvement, à la manière d'un mobile de Calder. Les tableaux de Miro constituent un univers sans bord dans lequel on pourrait voyager dans l'espace intergalactique ou plonger dans les profondeurs abyssales. L'infinie variété des formes et des couleurs fait de ce monde enchanté un univers inachevé, sans limites et sans fin. " Je voulais que mes taches semblent s'ouvrir, comme disponibles, devant l'attrait du vide. J'étais intéressé par le vide, cette vacance parfaite ". Le vide appelle le ciel, le ciel tend vers la plus grande abstraction. La peinture de Miro appartient au monde de la transparence, de l'apesanteur, de la lévitation, fantasme le plus répandu, " insoutenable légèreté de l'être " comme l'eut dit Milan Kundera. Pierre Schneider fait jouer au fond ce rôle " assez matériel pour rendre visible sa transparence sans mettre en péril son apesanteur ". Affranchie de la gravitation terrestre, la peinture de Miro, évolue dans le domaine astral. " Dégagé des contraintes de la pesanteur son art est liberté ".

Il est souvent dit de la peinture de Miro qu'elle constitue un univers d'enfant et cela est sans doute vrai dans la mesure où il se débarrasse de contraintes qu'un enfant n'a jamais connues. A propos de Giacometti enfant, Pierre Schneider explique l'infaillibilité de l'art des enfants par " l'absence de toute rupture entre eux et les autres, entre ce qu'ils voient et ce qu'ils font ". Miro échappe aux classifications dans lesquelles on voudrait l'enfermer : abstraction, surréalisme…. A quoi bon vouloir classifier quand toute peinture est, par essence, abstraite et, par vocation, surréaliste. Abstraite, comme toute image censée représenter la " réalité ", surréelle, parce qu'au-delà des sens, elle révèle ce qu'ils ne peuvent montrer. 

Miro réalise le rêve de tout artiste : être reconnu par son œuvre au premier coup d'œil. Se créer un style personnel ne doit pas être un objectif mercantile ni l'exploitation d'un filon. Ce doit être la preuve tangible d'une originalité dans la forme au service de l'expression. Chez Miro, l'enchantement vient d'une diversité et d'une harmonie des couleurs sur lesquelles jouent, tantôt une calligraphie mystérieuse, tantôt des lutins et des elfes stylisés. Ses tableaux offrent à celui qui les regarde un espace de liberté où l'imagination peut se donner libre cours. Il faut aller " au-delà de la peinture " pour parvenir à  "  féconder l'imagination ". S'arrêter à l'aspect " enfantin " de ces peintures serait une erreur fondamentale. Combien de mères, fières de leur progéniture, disent de ses dessins " il fait du Picasso ", comme elles pourraient dire " il fait du Miro ". Tous les aliénés qui dessinent ou peignent de l' " art brut " ne font pas du Douanier Rousseau ou du Dubuffet. 
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Joan Miro 21

Cela n'enlève rien à l'intérêt de leur production, de même que certains dessins d'enfants sont merveilleux. Les uns comme les autres révèlent, de façon souvent assez limpide, des aspects de la psychologie de l'artiste. L'interprétation qu'en font psychiatres et psychologues repose habituellement sur des hypothèses sérieuses, mais ce ne sont pas ces explications qui peuvent faire aimer un tableau d'art brut tels que ceux rassemblés dans la collection de l'Aracine au Musée d'Art Moderne de Lille. Les peintures et les sculptures des primitifs sont davantage révélatrices de préoccupations utilitaires ou magiques que d'objectifs artistiques. Certaines formes sont spontanées, d'autres reposent sur une symbolique, tantôt transparente, tantôt le fruit d'élucubrations Ce qui fait qu'un masque africain figurera au Musée des Arts Premiers du Quai Branly ou sur un stand de braderie ne tient pas qu'à l'ancienneté ou aux prix exorbitants payés actuellement pour certaines pièces. Des critères de beauté, d'originalité, d'authenticité feront que certains accèderont au statut d'œuvres d'art. Ce statut n'est cependant pas synonyme de beauté qui fera que l'on aimera ou non tel masque. Il faut pour cela qu'il y ait rencontre d'un goût pour ces objets avec la qualité de leur réalisation.
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Joan Miro 23

Hébergeant pour quelques jours deux de mes petites filles de 4 et 9 ans, je fis l'expérience de leur présenter des reproductions de tableaux de Miro. Je n'eus pas de mal à capter leur attention afin de leur demander de les regarder et de me répondre à la question : " Est-ce que c'est beau ? ". L'une et l'autre me répondirent avec beaucoup de spontanéité et de netteté par l'affirmative. A la seconde question " Est-ce que cela te plait ? " la réponse par un " oui " fut tout aussi franche et catégorique. Cette étude, basée sur deux observations, et donc sans aucune prétention scientifique conduit à s'interroger sur plusieurs points. La peinture de Miro dont on a abondamment souligné le caractère enfantin, est elle accessible et parlante aux enfants ? Cela semble indéniable. Chez l'adulte parle t'elle à l'enfant qui demeure jusqu'aux âges les plus avancés ? Cela est bien probable. 

Ces deux questions, évidemment orientées, soulignent le lien établi entre la première, le beau, et la seconde, j'aime. Plus encore que chez l'adulte, où viennent interférer les scories de l'éducation et de la culture, ce lien est naturel chez l'enfant. Si l'on fait la même expérience en présentant à l'enfant un tableau de Miro et un tableau de l'époque cubiste, de Braque par exemple, et que l'on pose les mêmes questions, les deux enfants répondent la peinture de Miro sans hésitation. La raison tient sans doute à ce que le tableau de Miro propose une image " imageante ", tandis que la peinture de Braque constitue une image " conceptualisante ". Un adulte pourra être sensible aux deux types d'images, et aimer l'une comme l'autre, un enfant aura des difficultés à intégrer le concept qui suppose se donner, consciemment ou non, des raisons d'aimer. Il existe des parentés évidentes entre les arts premiers, l'art de la préhistoire, l'art brut des inculturés et des aliénés, l'art des enfants, mais ce que révèlent ces différentes formes d'art va bien au-delà des similitudes. Toutes cependant capables de faire rêver, d'aller au-delà du visible voire même du signifiant. Chez l'aliéné, l'expression picturale sera susceptible de manifester un symptôme caractéristique de la maladie, chez l'enfant, le dessin sera révélateur de son subconscient, que pourra décrypter un psychologue ou un psychanalyste. La signification pourra apporter à la compréhension, mais rien au ressenti du beau. On est une fois de plus confronté à l'attitude du guide qui cherche avant tout à expliquer l'histoire, la technique, la signification face au besoin de celui qui regarde qui est en quête du plaisir que procure l'amour du beau. " Laissez moi la fraîcheur de mes impressions " disait souvent un de mes maîtres en dermatologie. 

Les Constellations sont représentatives de la période que je préfère dans l'œuvre de Miro. Malgré leur accouplement, les gouaches de Miro et les vingt deux proses parallèles de Breton ne sont pas faites pour se croiser. Breton soliloque. Tout au plus, l'enchaînement des mots et des phrases réalise un accompagnement musical de l'image imageante de l'imaginaire. Mon intrusion dans un tableau est affaire personnelle. Quand on fait l'amour, on n'a pas envie d'être dérangé.
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Joan Miro. Constellation
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