Beauté abstraite


L'abstraction est moins une transformation de ce que nous percevons comme étant la réalité, qu'une tentative d'aller au-delà de l'apparence pour donner forme à la pensée, substituer à l'apparence visible du monde extérieur, la réalité invisible de l'être. Au premier sens du terme, faire abstraction c'est s'éloigner du concret. " J'eus tout à coup la révélation que la peinture, pour exister, n'avait pas besoin de représenter " expliquait Georges Mathieu. C'est se détacher de l'image perçue pour atteindre l'image signifiante. Faire abstraction c'est un peu comme faire retraite pour se libérer des contingences du monde pour aborder le spirituel non pas au sens religieux du terme mais dans le sens d'essentiel relié à la pensée. La spiritualité est à l'esprit ce que la sensualité est aux sens : une jouissance indicible. Des sens à l'esprit s'opère un passage de l'avoir à l'être. L'art devient une création pure de nature spirituelle qui ne procède que de l'existence intérieure de l'artiste. 

L'abstraction demande un effort à la fois à l'artiste pour se détacher du perceptible, entrer en non-figuration, et en chemin inverse au spectateur pour donner de la signification en partant de l'abstrait. " Les œuvres d'art abstraites utilisent des notions abstraites de formes et d'émotions en termes plastiques…l'abstraction a un contenu mais pas de sujet " énonce Mark Rothko. A la différence de la conceptualisation, phénomène froid et purement mental, l'art abstrait reste le plus souvent une démarche spontanée, sensorielle et émotionnelle, aussi bien de l'artiste que du spectateur. Lorsque le peintre contraint l'expression à des formes géométriques comme Mondrian ou comme Vasarely avec la peinture cinétique, le résultat est beau mais rarement émouvant.
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Mark Rothko

Les trilles des oiseaux, le chant des cascades, la mélopée du ressac sur les rochers, le sifflement du vent dans la cime des arbres  font partie des beautés de la nature. En revanche, toute musique est abstraite par nature, même quand elle évoque le charme des saisons, le déchaînement des éléments ou les fureurs du combat. Elle ne cherche pas à représenter le monde extérieur mais simplement à exprimer la sensibilité du musicien et ses sentiments intérieurs. Il n'y a pas de musique figurative et de musique abstraite, mais la musique comme tout art est un langage destiné à exprimer l'inaccessible aux sens. La différence entre la musique classique et la musique moderne est davantage dans le respect de règles d'harmonie, de construction dont la musique moderne a voulu s'affranchir pour plus de liberté. Il existe cependant un parallélisme constant entre les différentes formes d'expression artistique à travers les époques : peinture, architecture et musique classique, peinture, poésie et musique romantique, littérature, arts plastiques et musique moderne. Ce faisant, l'art sous toutes ses formes répond aux goûts et aux aspirations de l'époque que l'on retrouve dans les soubresauts de l'histoire et le développement de la pensée. Toute œuvre d'art est l'enfant de son temps. Romantisme et révolution. La liberté d'expression étant acquise par le romantisme et la révolution, que traduisent l'abstraction, le surréalisme en peinture, le théâtre, la musique ou la danse moderne ? Le terme qui revient le plus souvent est celui de " recherche ". Pour beaucoup c'est la recherche de nouveaux modes d'expression, de nouvelles formes, de nouveaux sons. Au-delà, c'est surtout la recherche de la signification. Traversée des mots et des images pour découvrir au-delà des apparences la signification profonde des êtres et des choses. Personne ne cherche à mettre en doute la " réalité " de ses perceptions mais chacun aujourd'hui sent plus ou moins confusément que la réalité se situe au-delà des sens même s'ils restent le passage obligé pour comprendre la nature ou la démarche de l'artiste.

Une définition de l'art abstrait qui consiste à dire qu'il s'agit d'une " pratique artistique ne représentant pas des sujets ou des objets du monde naturel, réel ou imaginaire, mais seulement des formes et des couleurs pour elles mêmes " parait très réducteur car l'essence de l'art est de transcender le monde des sens pour donner du sens au monde. Ainsi, le philosophe Michel Henry exégète de Vassili Kandinsky, que les historiens de l'art considèrent comme le fondateur de l'art abstrait, estime que l'abstraction consiste à " substituer à l'apparence visible du monde extérieur la réalité intérieure pathétique et invisible de la vie. " Cette phrase comporte deux notions importantes, potentiellement antinomiques, que sont l'invisible, que l'on pourrait élargir à l'imperceptible, et la vie où nous sommes, correspondant à l'être, à l'existentiel. Il s'agit moins de renier le visible, dont la photographie s'est emparée, que d'aller à l'essentiel, au signifiant. La photographie, à travers son " objectif ", pourrait constituer la preuve tangible que ce que voit notre rétine existe réellement. Avant de restituer une image proche de notre vision, la photographie est d'abord un " négatif " fait de la modification des sels d'argent dans la gélatine qui a besoin d'un " révélateur " en chambre noire pour devenir signifiant. Que dire de la radiographie qui sur un substrat similaire va montrer ce que l'on ne voit pas de l'intérieur du corps. Simple prolongement de l'œil dont on a amélioré les performances, l'imagerie cérébrale la plus sophistiquée, telle l' IRM fonctionnelle, montre davantage la structure et le fonctionnement de notre cerveau mais ne nous dit toujours pas ce que nous sommes. Dilemme non résolu entre l'avoir et l'être, le corps et l'esprit, si différents de nature et pourtant indissociables.
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Vassily Kandinsky 12.

Kandinsky a joué un rôle essentiel dans la mutation de l'art qu'il conviendrait d'appeler  " transcendantal " plutôt qu'abstrait tant il introduit de spiritualité dans sa conception. A la matérialité des perceptions par les sens il substitue une communication avec ce qu'il hésite à appeler âme ou esprit. L'abandon du figuratif pour d'autres images a pour but de mieux communiquer la pensée, les sentiments alors même que l'on abandonne le directement compréhensible. L'objectif est d'atteindre à plus de spirituel, à contre courant total des images virtuelles qui font un chemin inverse du virtuel vers une image de plus en plus proche de la vision naturelle. L'art abstrait, comme la contemplation des merveilles de la nature, n'a qu'une vocation qui est d'apporter la plénitude de l'être et non de posséder une image. L'art est dialogue et partage du Beau.

Malgré la conception dénuée de toute ambiguïté de Kandinsky qui le contraint à exprimer sa " nécessité intérieure ", l'abstraction a souvent été considérée comme une approche très cérébrale, intellectualisée de l'art en particulier à travers la géométrie des formes. Les dissertations de Klee et de Kandinsky sur les lignes, les formes et les couleurs qu'ils veulent signifiantes sont à la marge d'une forme de symbolisme cabalistique. Mais, comme le remarque avec justesse Françoise Barbe - Gall, " l'essentiel est ailleurs : le tableau qui n'imite rien de connu renvoie le spectateur à lui-même… Il est un modèle de liberté. "  L'abstraction lyrique, appellation très controversée, qui recouvre une très grande diversité artistique, correspond mieux à la finalité de l'abstraction, à la fois par le caractère personnel du contact, de la communion avec l'artiste et une liberté totale dans les moyens d'expression. C'est la raison pour laquelle on y retrouve un grand nombre de mes peintres préférés : Alfred Manessier, Georges Mathieu, Hans Hartung, Pierre Soulages… et surtout ceux à qui je consacre un développement particulier: Serge Poliakoff, Nicolas de Staël et Zao Wou-Ki.
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Paul Klee. Flora on Sand.
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Georges Mathieu.
Flamence rouge. 1950.

Georges Mathieu, après une éclipse peut-être due à son tempérament véhément et atypique, retrouve la place éminente que doit lui valoir une œuvre puissante et créatrice. Christine Blanchet-Vaque intitule " Mathieu ou la beauté du signe " son introduction à la réédition du Privilège d'être. Cette beauté du signe  a fait dire à André Malraux que Mathieu est le plus grand calligraphe de l'occident. Contrairement au symbole, le signe précède la signification et celle-ci ne fait pas référence à un objet accessible à la perception par les sens ou à la compréhension par l'intellect. " Signifiants de l'informel " titre donné par Michel Tapié en 1950 à une exposition au Studio Fachetti, traduit parfaitement ce lien entre la forme signifiante donnée à l'œuvre et la  réalité inaccessible aux sens qu'elle révèle. L'abstraction, comme le surréalisme, fait appel au rôle médiumnique du peintre. L'abstraction n'est donc pas seulement une rupture avec le figuratif mais une absence totale d'image préalable. 

Quitte à passer pour un iconoclaste, Turner me donne une envie irrépressible de couper ses toiles en morceaux pour en expulser les  traces de figuratif. Il n'est jamais aussi grand que lorsqu'il ne donne rien d'autre à voir que la lumière. Parmi les tableaux que je préfère, le Confluent de la Severn et de la Wye me rappelle le Perro semihundido en la arena de Goya sans le museau du chien, la Tempête de neige certaines toiles de Zao Wou Ki. Ruskin montre que les tableaux de Turner, " s'ils visent à figurer le mystère, l'infini et l'énergie, interrogent surtout et redéfinissent les liens que la peinture entretient avec le réel ". L'abstraction lyrique rompt également avec " le géométrisme linéaire impropre à l'expression des richesses intérieures…. Hartung ne l'a-t-il pas compris qui s'abandonne maintenant à un plus grand lyrisme ? Je crois que c'est la voie la plus féconde de la peinture abstraite. ".
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William Turner. Confluent de la Severn et de la Wye.

La création doit être absolument libre, en révolte contre l'héritage de la tradition gréco-latine et les canons de la Renaissance. De la même manière la science moderne a dû détruire les dogmes pour repenser une réalité échappant à l'observation même avec les instruments les plus performants et remettre en question les concepts de la matière la plus élémentaire. " Quand la recherche a creusé plus profond et a désintégré davantage encore la matière, l'art en a fait autant et a déchiré l'art de tous les siècles pour trouver l'évolution de la matière et de l'esprit qui ont produit ces merveilles plastiques ". Cette phrase de Mark Rothko souligne à la fois la nécessité de déconstruire et la parenté de démarche de la science et de l'art moderne. Cette conception maintes fois soulignée, Georges Mathieu la développe dans l'une de ses conférences "  La nouvelle convergence des arts, de la science et de la pensée " reprenant sa préoccupation constante de comprendre les nouvelles conceptions scientifiques.

Un autre axe de réflexion de Mathieu rejoint une constante de ma propre pensée qui constitue le titre d'une autre de ses conférences : " Le nouveau mariage de l'Orient et de l'Occident. ". La peinture et la calligraphie chinoise, la philosophie du Tao se retrouvent consciemment ou non dans la peinture de Mathieu et à fortiori dans celle de Zao Wou-Ki.
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