La chapelle de Michelozzo

Lorsque l'on quitte la Piazza d'il Duomo de Florence et que l'on s'engage dans la via Martelli on arrive au Palais Médicis-Riccardi. Rien ne laisse présager les merveilles qu'abritent ses murs sévères et massifs. L'escalier menant à l'étage où se trouve la chapelle évoque davantage une préfecture de province qu'un palais d'une des plus illustres familles de la Renaissance. L'extraordinaire splendeur que l'on découvre en entrant dans cette petite chapelle est un éblouissement. Chaque fois que j'y suis retourné, l'émotion a été aussi intense, majorée du désir de la revoir. 

Le long des murs se déroule la Procession des Rois Mages  de Benozzo Gozzoli. On y reconnaît des personnages ayant pris part au Concile de Florence, Jean VII, Laurent de Médicis, Galeazzo Maria Sforza, Sigismond Malatesta, Fra Angelico et le peintre lui-même. L'inscription " Opus Benotii " sur son bonnet a longtemps laissé penser qu'il s'agissait du premier autoportrait de l'histoire de la peinture. Les découvertes récentes de la tombe de Thoutmes à Saqqara où l'on voit le peintre des fresques, contemporain d'Akhenaton, représenté la palette à la main font reculer fort loin le premier autoportrait connu.  Qu'importe toutefois l'intérêt historique, la construction du tableau, la fraîcheur et la délicatesse des couleurs sont une merveille. Je dois avoir mauvais goût car les Médicis qui en furent les commanditaires n'en furent pas satisfaits trouvant cette fresque d'un gothisme attardé.
La procession des rois mages. Benozzo Gozzoli Palazzo Medici-Ricardi Florence

C'est une semblable impression  que l'on éprouve à Saint Bavon, à Gand, devant le retable de l'Agneau Mystique de Van Eyck. Qu'il s'agisse de la troupe des cavaliers ou du groupe des prophètes et patriarches de l'ancien testament, chacun des personnages, sans doute observés dans l'entourage du peintre, possède une force d'expression extraordinaire.
Retable de l'Agneau mystique. Van Eyck. Saint Bavon. Gand.

La petite taille de la chapelle donne l'impression d'être dans le tableau, de suivre la procession et de s'identifier à un personnage de la Renaissance. Dans un semblable registre, La Bataille de San Romano de Paolo Uccello fait entrer le voyeur dans un univers non seulement marqué par les nouvelles règles de la perspective, faisant de ce tableau un chef d'œuvre de composition, mais bien plus dans ce monde merveilleux et cruel de la Renaissance. La passion d'Uccello pour la perspective va jusqu'à l'obsession conférant un caractère fantastique à sa peinture faisant oublier la rigueur de la composition. Ceux pour qui la beauté est intrinsèque à l'œuvre se reconnaîtront dans le principe de Vitruve appliqué à l'architecture : " La beauté a deux parties, la symétrie et l'eurythmie, celle-ci supérieure à celle là. " En rester là n'explique pas pourquoi symétrie et eurythmie peuvent engendrer le plaisir.  Répondent elles à une attente intérieure, s'adaptent elles à la manière d'une clef à sa serrure ?

La magie de Florence opère. La multitude de splendeurs que recèle la ville ne se dévoile qu'avec pudeur à l'abri de murs austères. Florence ne se livre qu'au prix d'une quête patiente. Il faut au long des jours entrer dans ses églises, ses palais, ses musées, ses couvents pour en découvrir les merveilles. Il faut s'abstraire de la foule car cette découverte requiert un dialogue singulier. Fendre la foule des galeries des Offices comme dans le métro aux heures de pointe, au terme d'une longue attente dans la queue qui s'étend tout au long de la façade, ne prédispose guère à l'émotion artistique. Déambuler lentement parmi les chefs d'œuvres, en s'arrêtant selon son bon plaisir, comme j'ai pu le faire au cours d'une visite privée après l'heure de la fermeture, est une expérience singulière. La salle où sont regroupés les plus grands chefs d'œuvre de Botticelli, la Naissance de Vénus, le Printemps, distille une impression de fluidité, de fraîcheur, malgré le maniérisme de ces tableaux. Comme les mélomanes qui snobent les grandes œuvres classiques devenues populaires, il y a presque honte à aimer des peintures si connues. Le culte idolâtre de la Joconde fait parfois oublier que Léonard de Vinci a peint sans doute de plus grands chefs d'œuvre comme l'Annonciation. A coté de ces monuments de l'art, le regard peut s'attarder sur des détails comme ce visage de la Sainte Vierge qui adore l'Enfant de Filippo Lippi. La grâce du visage, la perfection des traits, le drapé du voile translucide, suscitent l'émotion.

Dans un registre plus tragique, le Christ de Cimabue est d'une beauté sobre et dramatique. Les dégâts causés par l'inondation de 1966 ajoutent un outrage supplémentaire aux souffrances du crucifié et une charge émotionnelle au-delà de la beauté originelle. 

Il n'est pas possible d'énumérer les merveilles de Florence. On s'habituerait presque aux splendeurs rencontrées si un choc ne survenait comme celui que j'éprouvais en découvrant l'Annonciation de Fra Angelico au sommet de l'escalier menant aux cellules des moines du couvent de San Marco. Tous les tableaux devraient être placés en haut d'un escalier. Il faudrait faire l'ascension pour s'élever l'âme et mériter l'intimité avec l'artiste. Bien après avoir écrit ces quelques lignes, j'ai lu avec surprise dans Cette étrange idée du beau de François Jullien une description en tous points identiques à ce que j'avais ressenti en parvenant au sommet de cet escalier du couvent de San Marco. La même stupéfaction, ce coup de cœur en forme de coup de poing, une sensation physique d'être débordé par un plaisir en suffusion. " Le beau est littéralement aveuglant ", il frappe nos sens et nous saisit d'étonnement, provoquant par son coté sublime une forme d'extase face à cette apparition, en miroir de celle de la Vierge face à l'archange.   
Crucifixion de Cimabue.
Eglise Santa Croce. Florence

La foule des galeries et des expositions tue cette intimité et rends impossible le dialogue qui exige silence et solitude. Dans  Eloge du silence, Marc de Smedt écrit : " C'est physiquement, et dans un silence réceptif qu'il faut appréhender la peinture afin qu'elle vous saute aux yeux et à l'âme. Cri d'être ". Le silence permet la communication d' " esprit à esprit ", de " mon âme à ton âme ". Il n'est pas besoin de parler pour communiquer. Ayant quelques heures à passer à Paris, je décidais de visiter l'une de ces expositions internationales itinérantes entre Londres, Boston, Paris…largement promotionnées par les média. Je reculais effrayé devant la queue qui s'allongeait en face du Petit Palais et je me dirigeais vers la Bibliothèque Nationale qui présentait des dessins de Rembrandt. Pour mon bonheur, il n'y avait personne. La grande galerie plongée dans l'obscurité permettait de mettre en valeur chaque dessin éclairé individuellement. La petite dimension des dessins obligeait à s'en approcher, établissant par la proximité un lien physique avec le dessin et une connivence avec l'artiste, retrouvant après des siècles le regard qu'il avait dû avoir en le réalisant. De même que dans un lieu historique, on peut éprouver une certaine délectation à mettre ses pas dans les pas d'illustres personnages, de même cette proximité permettait de mettre son regard dans le regard de l'artiste. Ces phrases de François Cheng me reviennent à l'esprit : " Entrant dans l'univers intime de Rembrandt, je ne m'attendais certes pas à pénétrer dans le mien propre. Insidieusement mais sûrement, les créatures du Hollandais investissaient mon champ imaginaire, me révélaient les images des désirs et des rêves dont mon inconscient était habité… ". Cette phrase résume parfaitement la manière dont la communion qui s'établit avec l'artiste, avec l'œuvre d'art, fait naître le sentiment de beauté et le plaisir qui en découle.  Le dialogue singulier avec l'œuvre d'art et donc avec l'artiste ne doit pas se laisser parasiter par le bruit ou les commentaires souvent sans intérêt d'un guide plus préoccupé de rapporter des anecdotes qu'à faire partager une émotion, souvent incommunicable si elle est authentique. Les musées sont la mémoire morte de la beauté. Il faut, comme dans les cimetières, beaucoup d'imagination pour faire revivre la pensée de l'être cher et en ressentir l'émotion. On peut aussi penser comme Michel Leiris que " Rien ne me parait ressembler autant à un bordel qu'un musée. On y trouve le même côté louche et le même côté pétrifié ".
L'Annonciation. Fra Angelico. Couvent San Marco. Florence
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