Beauté surréelle


Il y a d'autres rapports que le réel que l'esprit peut saisir et qui sont aussi premiers, comme le hasard, l'illusion, le fantastique, le rêve. Ces diverses espèces sont réunies et conciliées dans un genre qui est la Surréalité.

Louis Aragon

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Mystère et mélancolie d'une rue. Giorgio de Chirico.

Sur la place inondée de soleil l'ombre de la statue invisible s'allonge vers l'alignement des arcades et semble se poursuivre à l'infini. La petite fille au cerceau qui court vers la place est la seule trace de vie mais on n'imagine pas qu'elle engendre quelque son. Le vide est omniprésent, dans la ponctuation des fenêtres borgnes, sous les arcades aveugles et dans la roulotte abandonnée au premier plan. Les ombres soulignent l'absence de l'être, " la mélancolie et le mystère d'une rue ". Le ciel émeraude se pare de profondeurs abyssales. " … cette place où tout semble si près d'être et est si peu ce qu'elle est. " 

Il faut traverser l'image, aller au-delà de la représentation d'une réalité irréelle. Onirisme, peinture métaphysique, surréalisme de Giorgio de Chirico : " Vie silencieuse, écouter, entendre, apprendre à exprimer la voix cachée des choses, voila le chemin et le but de l'art ", en écho à cette phrase de Victor Hugo : " Le rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à cette étoile, l'esprit ". L'exposition temporaire de Chirico au Musée d'Art Moderne de Paris accueille le visiteur avec cette phrase du peintre : " Ce que j'écoute ne vaut rien, il n'y a que ce que mes yeux voient ouverts et plus encore fermés ". Dans les rétrospectives de l'œuvre d'une vie, on suit l'évolution de l'expression picturale d'une certaine banalité des débuts vers l'épurement de la maturité et l'aboutissement de la recherche de l'expression de sa propre personnalité. Dans cette exposition de De Chirico on a la sensation de parcourir l'exposition à l'envers, les premières toiles révélant le génie qui semble disparaître vers l'année 1925 en une soudaine involution pour réapparaître vingt à quarante ans plus tard comme la résurgence d'une source apparemment tarie. 

On comprends la colère de Breton venant après l'enthousiasme des débuts et l'on s'interroge sur les motivations de ce retour en arrière, simple préoccupation financière de l'exploitation d'un filon par un auto plagiat ou retour sincère aux origines de l'inspiration. Curieusement, les copies successives d'Hector et Andromaque, chef d'œuvre de 1924, se rabougrissent à mesure qu'elles se reproduisent dans les répliques des années 1942. Cette perte de la pureté originelle est pathétique. La propriété médiumnique du peintre s'est perdue comme peut disparaître la voix exceptionnelle d'une diva. Pendant plus d'un demi siècle, le peintre va s'auto plagier au point de s'interroger sur l'authenticité des toiles à partir des années 1930, d'autant que De Chirico entretient l'équivoque avec perversité, semant lui-même la confusion.
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Hector et Andromaque.
Giorgio de Chirico.

La quête de l'au-delà du perceptible est le Graal du surréalisme. La beauté d'une œuvre surréaliste semble reposer sur le postulat que la substance de l'au-delà est belle, mais la plupart des œuvres surréalistes recherchent également une beauté de l'apparence reposant sur des canons très traditionnels de la beauté. L'interprétation surréaliste de l'art primitif, dont témoigne la passion d'André Breton pour ces objets, vient sans doute de l'hypothèse d'une approche magique d'un au-delà du réel, là où d'autres ne voient que la transcription malhabile de symboles. L'insolite est une autre porte d'entrée comme la définition donnée par Lautréamont de la beauté : " Beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie ". 
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Ascension du Christ.
Dali. 1958.

C'est ce caractère fortuit que l'on retrouve dans l'écriture automatique ou dans les cadavres exquis, libérant l'expression de toute logique. La logique, la recherche de la forme pour exprimer le réel ne font qu'enchaîner l'esprit. La recherche de la forme pour exprimer le surréel est inéluctable. Le passage par les sens, dont on peut penser qu'il ne permet pas de saisir la réalité, demeure la porte d'entrée obligée vers la surréalité. Lorsque André Breton dit : " Il n'y a pas de réalité dans la peinture " on peut comprendre qu'un tableau n'a pas plus de réalité que tout autre objet perçu par les sens et pensé par l'intellect. " Il ne saurait être question de peinture que  comme de ces visions hypnagogiques. " 

De ces moments sublimes passés entre le rêve et l'éveil, je me souviens de cette faculté de lévitation, me permettant de m'élever du sol sans effort, comme une montgolfière libérée de ses attaches, me déplaçant à distance du sol, hors des contingences de la pesanteur. La lévitation appartient au patrimoine surréaliste, que ce soit dans les gravures de Max Ernst, ou dans les tableaux de personnages en état antigravitationnel de Dali. " Il n'y a pas de haut. Il n'y a pas de bas. " de même que le passé n'existe plus alors que le futur n'existe pas encore, faisant du présent seul tangible, une réalité purement virtuelle.

C'est le paradoxe que la réalité des choses et des êtres apparaisse davantage dans les visions du demi-sommeil et dans les rêves que dans la perception éveillée par les sens. Freud et Breton sont deux spéléologues du subconscient, deux " dreams catchers " comme ces ronds d'osier grillagés que les indiens du grand nord canadien suspendent à l'entrée de leurs tipis. Que connaît-on de la face cachée des choses et des êtres même les plus proches, même les plus chers ? Que connaît-on de soi même ? Le surréalisme participe de l'heuristique freudienne, mais où la psychanalyse se veut démarche médicale, le surréalisme en appelle à la clef des songes, à l'irrationnel et à la magie des mots.
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Max Ernst. Collage.
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Max Ernst. Forêt Arbre de vie.

Max Ernst, mieux que tout autre, a su approcher cette substance des objets. La Vision provoquée par l'aspect nocturne de la porte Saint-Denis évoque le mystère de ces profondes forêts primitives, de ces grandes falaises de pierres déchiquetées, de ces paésines florentines, roches métamorphiques. La comparaison est saisissante entre ces pierres ruiniformes et les paysages de villes de Max Ernst. Visions prophétiques des cités bombardées des guerres modernes, dressant vers un ciel noirci par les incendies leurs membres écartelés. L'homme du Rhin, de la Lorelei mais aussi vision prémonitoire des cités écrasées sous les bombes.

Son œuvre graphique s'affranchit de la pesanteur et des enveloppes humaines. La Femme 100 têtes est en lévitation permanente au dessus des tourments des hommes et des villes. On y retrouve la noirceur des Caprices de Goya, symbolique en moins, surréalité en plus. Magie noire. " Et les créations me parurent encore plus mystérieuses que les créateurs. " Mon Dieu. L'œuvre survit à son créateur, miroir qui garderait l'image d'un visage disparu. Les titres des planches évoquent irrésistiblement Goya : " Et les papillons se mettent à chanter ", " Dans le bassin de Paris, Loplop , le supérieur des oiseaux, apporte aux réverbères la nourriture nocturne ". Le surréalisme a renouvelé  la fonction signifiante des mots qui de signes conventionnels d'une soi disant réalité deviennent les sésames pour passer au delà des miroirs.

La peinture de Max Ernst n'est pas exempte de préoccupations esthétiques. La composition en est rigoureuse, les courbes harmonieuses et les couleurs précieuses comme dans Les noces chimiques, tableau choisi par André Breton pour illustrer le Surréalisme et la Peinture. Les libertés prises avec les formes par les peintres surréalistes, comme les libertés prises avec les mots par les poètes surréalistes, sont dans la rupture des liens avec leur signification, mais aucunement avec la recherche de la beauté. A coté de la révolte, il y a dans le surréalisme la recherche de l'émerveillement, une fois franchies les limites du conscient et du rationnel pour atteindre l'au delà du réel.
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Max Ernst. Silence.

Cette recherche de la beauté des formes et des couleurs est poussée encore plus loin par Dali. Le songe, qu'il soit dormi ou éveillé, doit être transcrit avec les méticulosités d'un artisan. " Je suis l'outil " disait Dali. L'expression figurative, allant jusqu'à la ressemblance parfaite, comme dans les visages de Lénine s'alignant sur un piano, s'accommode fort bien de la dissociation entre la représentation et ce qu'elle représente. " La peinture, c'est la photographie à la main et en couleurs des images virtuelles, superfines, extravagantes, hyperesthésiques de l'irrationalité concrète. "

" L'activité paranoïa critique est une force organisatrice et productrice de hasard objectif : méthode spontanée de connaissance irrationnelle fondée sur l'association interprétative critique des phénomènes délirants. " Elle répond parfaitement au dessein surréaliste de découvrir l'objectif par le hasard comme dans l'écriture automatique ou la réalisation de cadavres exquis.  Jean de la Croix évoque cette part de hasard de l'art dans le Cantique spirituel :

" Pour toute la beauté
Jamais ne me perdrais
Mais bien pour un je-ne-sais-quoi
Que l'on atteint d'aventure
"
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Marché d'esclaves avec apparition du buste invisible de Voltaire. Dali.

Dans ce quatrain figurent deux notions fondamentales inhérentes à l'art que sont l'ignorance des rivages auxquels l'on aborde et le hasard qui y mène nécessitant un total abandon. Fabienne Verdier confie à Charles Juliet : " J'ignore ce que je contemple, je ne vois pas. Je suis dans le non-visible, et pourtant je laisse advenir au bout du pinceau ce qui cherche à naître. "  Paradoxe du rôle majeur joué par le hasard dans l'approche surréaliste, Dali contraint la forme pour permettre la suggestion comme lorsque le buste de Voltaire apparaît suivant le regard que l'on porte au tableau. Le hasard est plus dans la lecture que dans l'écriture du tableau dont il a fallu contraindre les formes pour les rendre signifiantes en fonction du regard porté. 

Léonard de Vinci dans son Traité de la Peinture avance des idées auxquelles on ne s'attends pas du peintre le plus classique qui soit :  " C'est que si tu regardes quelques murs barbouillés de taches ou les pierres de divers mélanges, tu pourras y voir les ressemblances de divers paysages ornés de montagnes, de fleuves, de pierres, d'arbres, de grandes plaines, de vallées et de collines en diverses manières ; tu pourras encore y voir diverses batailles et des actes prompts de vives expressions , d'étranges airs de visages et de vêtements ; et des choses infinies que tu pourras ramener à une entière et bonne forme ".Cent cinquante ans avant Rorschach, Alexandre Cozens introduisit l'utilisation des taches pour " produire accidentellement des formes à partir desquelles des idées viennent à l'esprit ". En 1857, Justinus Kerner, poète romantique allemand, voyait dans ses taches d'encre des fantômes. Avec le test de Rorschach le polymorphisme hasardeux des taches suggère des expériences mentales enfouies dans le subconscient que la suggestivité des formes fait remonter à la conscience par la catharsis psychanalytique. L'utilisation clinique qui en est faite en psychopathologie  fait considérer comme contraire à la déontologie l'utilisation qui peut en être faite dans un contexte autre que médical. Toutefois les taches du  psychologue évoquent les expériences d'écriture automatique et la plongée dans les profondeurs de l'individu n'est pas sans analogie avec certains tableaux surréalistes. La démarche de Magritte est très similaire à celle de Dali, mais elle a les froideurs d'un homme du nord où Dali apporte l'exubérance et la chaleur du méditerranéen.

Autre illustration de ce que le hasard fait bien les choses, ce que dit Marcel Duchamp en 1956 à propos des fêlures du Grand Verre de " La mariée mise à nu par ses célibataires même " : " Elles ont une forme, une architecture symétrique. Mieux, j'y vois une interprétation curieuse dont je ne suis pas responsable, une intention ready-made en quelque sorte, que je respecte et que j'aime. " Le hasard, comme le battement d'aile d'un papillon au Japon, n'est il pas aussi déterminant et signifiant que  l'acte pensé et réfléchi ?

" Le fait que moi-même, au moment de peindre, je ne comprends pas la signification de mes tableaux, ne veut pas dire que ces tableaux n'ont aucune signification, au contraire leur signification est tellement profonde, complexe, cohérente, involontaire, qu'elle échappe à la simple analyse de l'intuition logique. " La mise en cause de la réalité perçue par les sens, " on trouvera plus dans le réel caché que dans le donné immédiat " disait Bachelard, est une ligne de force de la réflexion philosophique moderne, mais aussi de la pensée surréaliste. L'art  en est la porte d'entrée essentielle, par la magie des mots, des formes et des couleurs. " Je pénètre de plus en plus dans la magie contractée de l'univers. " Les théories des quanta ou des cordes rejoignent ces visions de l'artiste surréaliste : " La dématérialisation, la spiritualisation de la matière arrive à l'énergie. "
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Persistance de la mémoire. Dali.

Par des voies parallèles à la théorie de la relativité et de l'espace-temps, Dali a compris que ni le temps ni l'espace n'existaient comme notions indépendantes : le temps est la dimension délirante de l'angoisse de l'espace-temps dont les montres molles sont l'illustration. " Tout est vérifié aujourd'hui par la constatation que le temps est impensable sans l'espace. " Rien ne semble plus éloigné de la rigueur scientifique que l'illumination de l'artiste, et pourtant l'une et l'autre permettent d'aller au delà des apparences, la vraie nature des êtres et des choses n'étant pas ce que les sens nous en disent. On rapprochera le terme surrationalisme utilisé par Gaston Bachelard pour définir l'approche scientifique moderne du mot surréalisme dont l'acception est restée strictement artistique. Pour André Breton, " cette constatation suffit à mettre en évidence l'esprit commun, fondamental, qui anime de nos jours les recherches de l'homme, qu'il s'agisse du poète, du peintre ou du savant. "
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