Beauté des villes

La beauté d'une ville peut tenir à beaucoup de choses mais elle doit beaucoup à son passé. L'histoire a laissé sa marque comme les rides sur un visage. Les villes sont belles comme des visages, même lorsque les traits sont burinés comme pouvaient l'être la nuit, il y a quelques années, Charleroi ou Bilbao, rougeoyant des lueurs infernales de leurs hauts fourneaux. Beaucoup de villes ont leur magie, Barcelone, Naples, Venise et tant d'autres qu'il serait vain et fastidieux d'énumérer. J'aime flâner dans les villes, en écouter les bruits, en humer les odeurs, en ressentir la vie qui l'anime, regarder les gens qui y vivent. On ne connaît une ville qu'en s'y promenant longuement à pied, sans autre but que la découvrir, au hasard d'une ruelle, d'une place, d'un marché. L'existence d'une rivière, d'un fleuve, invitant à la promenade le long de ses berges, à la traversée de ses ponts, la présence de la mer vers laquelle descendent et que longent les avenues sont presque indispensables au charme d'une cité. Les murailles et les portes, souvent simples vestiges d'un passé révolu, confèrent ce sentiment d'intimité et de sécurité que l'on attend d'une ville.
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Barcelone. La Boqueria.

Paris a inspiré les peintres, les poètes mais la ville a attiré comme un puissant aimant même ceux qu'après elle a broyé à la manière de Saturne dévorant ses enfants. Je n'ai vécu qu'une année à Paris mais j'y suis allé des milliers de fois, le plus souvent pour quelques heures comme venant d'une banlieue éloignée. Je n'avais jamais cherché à analyser l'attraction et la fascination que cette ville exerce sur moi. La lecture du livre de Marc Fumaroli " Paris - New York et retour " a réveillé tant de souvenirs enfouis en moi, tant d'impressions jamais explicitées qui ont ressurgi, non pas comme un volcan, mais doucement, subrepticement, visage connu au détour d'une rue.

La beauté de Paris est protéiforme mais les empreintes des siècles se côtoient sans heurt à quelques verrues architecturales près. Est-ce la taille humaine des immeubles, la présence de nombreuses avenues arborées, qui confèrent, comme le pense Marc Fumaroli, la beauté et une forme de douceur au paysage urbain accentuée par la blondeur de la pierre ? Chaque quartier a sa personnalité, son atmosphère, dont la découverte est un charme permanent. Flâner le long des quais de la Seine, sur les Grands Boulevards, au Quartier Latin et dans tant d'autres endroits parfois moins connus ou moins prestigieux, est un plaisir sans cesse renouvelé au fil des saisons, au gré des rencontres. Loin des clichés touristiques et des vues de carte postale, Paris émerveille, séduit, enchante. La beauté de la ville n'est pas faite que de l'harmonie des perspectives, du classicisme des monuments, mais du charme qui opère, de la connivence qui s'installe entre la ville et un couple d'amoureux ou un promeneur solitaire.

Il faut une grande disponibilité, comme cet otium dont parle Marc Fumaroli pour en apprécier le charme et la beauté. La foule qui s'engouffre dans les bouches de métro, qui s'agite en tous sens, animée de mouvements browniens, ne peut pas percevoir la beauté qui l'entoure. Il faut s'extraire de la cohue, s'isoler du bruit, fuir l'agitation pour faire le vide en soi afin de goûter les plaisirs de la flânerie. " Je ne suis jamais moins seul que lorsque je jouis de la solitude " disait Montaigne. La beauté est moins à ce que l'on voit qu'aux dispositions dans lesquelles il faut savoir se mettre pour apprécier ce qui s'offre à nos sens : pâle lumière d'hiver, senteurs après la pluie, éclats mordorés des arbres en automne…. Pline le Jeune dans une lettre à son ami Fuscus écrivait : " Débarrassé, on ne saurait croire à quel point par l'obscurité et le silence de tout ce qui distrait, libre et laissé à moi-même, je mets non pas mon attention au service de mes yeux, mais mes yeux au service de mon attention ; ils voient ce que voit mon esprit toutes les fois qu'il ne voit pas autre chose. " Cette phrase résume merveilleusement ce que peut être l'approche de la beauté que ce soit dans la nature ou dans l'art. Rêverie d'un promeneur solitaire. Il faut en premier lieu réunir les conditions du voyage intérieur : l'obscurité et le silence. La méditation est un retour sur soi, une ré flexion. Comme la vision d'un tableau, la perception de la ville qu'en a le promeneur n'est pas ce que voient ses yeux même si ceux-ci constituent le passage obligé de la perception des formes et des couleurs comme le serait leur transcription sur la toile. Au delà de la perception des formes et des couleurs, au delà des sensations, des impressions, le sentiment d'une connivence s'installe avec des lieux qui distillent un plaisir subtil.
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Maurice Utrillo. Sacré Coeur de Montmartre.

S'agissant de Paris, même un artiste comme Maurice Utrillo, qui a inspiré tant de peintres du dimanche, restitue dans ses toiles de Montmartre une vision, une ambiance, qui traduit le charme de ses ruelles où la hideuse pâtisserie blanche qui domine Paris du haut de sa colline en devient presque belle. Les vues du canal Saint Martin et de l'Hôtel du Nord ne sont pas précisément jolies mais elles évoquent une atmosphère qui fait le charme de Paris.

La diversité architecturale, témoin de l'histoire, fait que les pierres ont une âme. Rien de commun entre la Place des Vosges et la Place de la Concorde, hormis que l'une et l'autre ont été les témoins d'exécutions sanglantes, qu'il s'agisse de Cinq Mars ou de Louis XVI. Ce n'est d'ailleurs pas forcément à l'Histoire que l'on pense, lorsque l'on flâne Place des Vosges ou que l'on traverse la Place de la Concorde. L'une comme l'autre porte la marque d'un équilibre classique qui suffirait à expliquer leur beauté. Il doit être possible à un automobiliste pressé de traverser la Place de la Concorde sans faire attention à autre chose qu'aux feux rouges et autres véhicules qui s'y entrecroisent. Il est sans doute plus difficile à un promeneur de ne pas succomber au charme de la Place des Vosges et plutôt que d'évoquer la décapitation de Cinq Mars penser à Victor Hugo cheminant sous les arcades pour se rendre à son domicile. Le promeneur qui s'arrêtera dans sa maison y découvrira la personnalité chatoyante mais quelque peu paranoïaque  du maître des lieux et se laissera surprendre par l'inattendue beauté de ses dessins.

Visité par des hordes de touristes, bardés d'appareils de photos, Paris a bien du mérite de ne pas sombrer en permanence dans les clichés de carte postale. Ce n'est pas dans la foule des touristes ni dans le flot des voitures sur les berges qu'il faut voir Notre Dame. On la regardera au lever du jour d'une fenêtre d'un petit hôtel au coin de la rue Saint Jacques, près de la rue Gît le Cœur, au coucher du soleil, du pont Marie, dans le festonnement de ses arcs boutants. Sans y avoir rencontré la foi comme Claudel, à l'ombre d'un pilier, j'ai été envoûté par la magie de la tombée de la nuit, lorsque disparaissent les dernières lueurs du soleil à travers vitraux et rosaces, et que l'ombre et le silence envahissent la nef. Au silence succédèrent les accords et les éclats de l'orgue qui pénètrent et font vibrer le corps pour engager le dialogue avec l'âme. 
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Notre-Dame de Paris
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Intérieur de la Cathédrale Saint-Isaac. Saint-Pétersbourg. Photographie personnelle.

Bien que majestueuses les proportions de ses voûtes restent à taille humaine, tandis que visitant le Duomo de Milan, j'ai ressenti une étrange sensation d'oppression malgré la magnificence des lieux. Ce qui frappe dans les cathédrales gothiques c'est une certaine sobriété, confinant à l'austérité, comparée au foisonnement de décoration et de couleurs des églises russes. Sans doute la vision de la pierre nue que nous en avons de nos jours est elle très différente de ce qu'elles étaient à l'origine et qui peut être nous choquerait. Peu d'édifices, hormis la Sainte Chapelle, nous sont parvenus avec les peintures ornementales de leur voûte, de leurs colonnes et de leurs murs dans lesquels s'intègre la palette fabuleuse des vitraux. Les colonnes de malachite, les ors et l'éclat des peintures de Saint Isaac, l'abondance des fresques de la basilique du Saint Sauveur sur le Sang Versé, à Saint-Pétersbourg, sont d'une toute autre forme de beauté.

Saint-Pétersbourg a un charme merveilleux, que ce soit au cœur de l'hiver, quand la neige la recouvre et que la Néva est prise par les glaces, à la fin du mois de juin, lors des nuits blanches, lorsqu'au milieu de la nuit une lumière indécise caresse encore les ors de ses palais et ses églises, ou à l'automne lorsque les feuillages des arbres mêlent leurs teintes fauves. On peut trouver mièvre l'architecture de Rastrelli, la qualifier de décors de théâtre, que ce soit à Saint-Pétersbourg même, à Peterhoff ou à Tsarkoe Selo, mais  l'ensemble est magnifique et les intérieurs baroques somptueux.
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Palais d'hiver. Saint-Pétersbourg.
Un 30 juin à minuit. Photographie personnelle.

Toutes les villes bâties sur des canaux, que ce soit Saint-Pétersbourg, Amsterdam, Venise ou plus modestement Bruges, ont une poésie particulière, venant de l'intrication étroite de l'eau et de la pierre. A de rares périodes on peut encore jouir de la paix et de la sérénité qu'apporte le canal à la cité  quand le vrombissement des moteurs, les hurlements des haut-parleurs des embarcations de touristes ne sont pas là pour adultérer ces paysages oniriques. On ne peut pas vivre au XXIe siècle et se rêver Casanova sur sa gondole. Difficile de se sentir unique au milieu de plus de sept milliards d'êtres humains. C'est moins gênant lorsque l'on survole New York en hélicoptère. C'est beau aussi, mais cela n'est pas pareil.
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Amsterdam.
Photographie personnelle.
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