Mystification du Pop Art


Ras le bol de Warhol et Cie !
Contre la pauvreté des images

                        Gérard DUROZOI


L'art moderne avait repoussé déjà très loin les limites de la beauté dans l'art. Picasso, l'abstraction, le cubisme… avaient déjà fait subir mille avanies aux images. L'imagination, productrice d'images, sollicitait de plus en plus l'imagination, susceptible de donner du sens aux images. Le surréalisme se situait en marge de ce mouvement, persistant à donner une forme, souvent très élaborée aux images, comme avec Dali, pour mieux stimuler l'imagination.
Boite Brillo.

Avec le pop art, l'image devient triviale et ne revendique plus aucune signification, fut-elle cachée. Comme l'avait dit Stella de ses propres œuvres, Gérard Durozoi écrit des œuvres de Warhol : " ses toiles ne donnent que sur le vide et il n'y a rien derrière: elles ne livrent que ce qu'elles donnent à voir et ne recèlent pas de sens caché ".  D'une telle analyse on retiendra que la banalité des images ne peut que traduire l'ineptie de la pensée. Le nihilisme de l'art rejoint les autres formes de la pensée nihiliste.

Qu'est-ce que le temps, la réalité, la vérité, l'être, le vide….autant de questions sans réponse absolument convaincante. La science, comme la philosophie, pose des questions auxquelles ne répondent que d'autres questions. L'art seul y échapperait-il ? Si la seule question qu'il pose est : " qu'est-ce que la beauté ? ", le pop art lui fait réintégrer le lot commun des questions sans réponse. Sans citer la beauté, Arthur Danto écrit : " A travers le pop art, l'art montrait qu'elle était la véritable question philosophique à propos de lui-même. Cette question était la suivante : qu'est-ce qui fait la différence entre une œuvre d'art et quelque chose qui n'est pas une œuvre d'art, dès lors que la ressemblance entre les deux est parfaite ? ". Les installations d'immondices, les performances graveleuses ont-elles vocation à susciter la réflexion philosophique ou simplement à choquer le chaland ? Si l'objectif est de faire comprendre que l'art, pas plus que les autres approches du réel est un leurre, une démonstration unique suffisait et l'on pouvait s'arrêter à la fontaine de Duchamp sans multiplier, au besoin par les techniques de reproduction modernes, des images vides de sens. 

Si le Pope du pop, Andy Warhol, s'en contenterait, dès lors que cela est rentable, d'autres, comme Robert Rauschenberg, revendiquent leur statut d'artiste, même au prix de contorsions de langage : " Je ne fais ni de l'art pour l'art, ni de l'art contre l'art. Je suis pour l'art, mais pour l'art qui n'a rien à voir avec l'art. L'art a tout à voir avec la vie ". Qu'est-ce qu'un art qui n'a rien à voir avec l'art ? Cela veut dire que l'on ne donne pas la même signification au mot art, qu'on lui confère une polysémie nouvelle, à la manière du mot personne qui, en Français, désigne à la fois quelqu'un et l'absence de tout homme.
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Boite de soupe Campbell.

L'art traditionnel serait, sinon synonyme, du moins incluerait la notion de beauté. Dans cette conception de l'art, l'artiste est un passeur permettant d'accéder à l'invisible par delà le visible, de transcender l'image. Si le pop art est la vie, plus besoin de passeur, il suffit de regarder ce que l'on voit tous les jours au super marché ou sur les étagères de sa cuisine. Clément Rosset en déduit que " rendre le réel à l'insignifiance consiste à rendre le réel à lui-même ". Nul besoin d'art ni d'artiste, la photographie et les publicités des magazines feront l'affaire. A l'encontre de cette attitude, Rosset considère deux types de contact avec le réel, rugueux, comme le choc avec une pierre, lisse, comme l'image du miroir, et deux voies d'accès au réel, l'œuvre d'art et la philosophie, supposant pour Platon " un état perpétuellement ivre, amoureux et artiste ".

Curieusement la nature est absente des thèmes du pop art. Si la nature n'est pas la vie, qu'est-ce qu'elle est ? L'explication est sans doute que la nature est belle et que sa beauté doit être ignorée au même titre que la beauté des œuvres d'art. Désolé mais je préfèrerais toujours un beau paysage à une boîte de soupe Campbell, à fortiori si un sagouin l'a jeté dans la mer ou dans une rivière. Même les plus belles créatures, Marilyn Monroe, Liz Taylor, Brigitte Bardot, doivent être maculées de couleurs criardes, reproduites à l'infini, pour détruire ce qu'il y a en elles de beauté et de singularité. Ce faisant, le pop art révèle sa véritable nature, son véritable but, qui est de détruire la beauté. L'argument qui consisterait à dire que l'art est allé au bout de la beauté, qu'il faut la détruire si l'on veut aller plus loin (mais est-ce vraiment un but en soi ?) est totalement pervers. 
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Andy Warhol. Marilyn Monroe.

Aujourd'hui même, d'authentiques artistes explorent encore des chemins inviolés de la beauté. Certes cela est beaucoup plus difficile si l'on ne veut pas copier le passé. Il est bien clair que l'on ne refera plus du Raphael ou du Rembrandt (le pourrait on d'ailleurs,) mais il demeure de nombreuses possibilités de travailler la forme, la matière, la couleur, la lumière.

L'imposture de l'art contemporain, favorisée par les prix faramineux payés par des mécènes, en quête de plus values hors d'atteinte du fisc, ne peut même pas se draper dans le manteau de la démocratisation de l'objet d'art, qui en refuse l'appellation, mais en revendique le prix. Le Balloon dog ou le cœur de Jeff Koons seraient plus à leur place à la Foire du Trône qu'au Château de Versailles. Je n'arrive pas à me pâmer d'admiration devant une pieuvre géante de plastique, suspendue à une magnifique voûte en berceau d'une salle de malades du XIIIe siècle (Lille Fantastic 2012, à l'Hospice Comtesse). " Le surdimensionnement semble être encore un bon moyen pour attirer l'attention " remarque Gérard Durozoi.

Nos élites bien pensantes (en faveur de la pensée unique) n'ont pas plus peur de l'outrage à la beauté que du ridicule qui, s'il tuait encore, nous débarrasserait d'un nombre considérable d'imbéciles. Tous les artistes catalogués " pop art " ne sont pas à mettre dans le même panier. Il en est certains, comme Peter Klasen, Edward Hooper ou Yves Klein, qui ont explicité une réflexion, qui en dehors même d'y adhérer, suscite l'intérêt. Si la recherche de voies nouvelles, quitte à se fourvoyer, marquée du sceau de la sincérité, mérite respect, en revanche l'exploitation commerciale, purement mercantile, de l'objet, de l'installation, de la performance, en utilisant les média, est méprisable. Les délires de Dali seraient de cette nature, sans la référence à la paranoïa critique et à l'ensemble de son œuvre. On pardonnera (difficilement) à Duchamp sa " Fontaine " au nom du " Nu descendant un escalier ".

Est-ce se poser en affreux réactionnaire que ne pas apprécier la destruction de l'art, non pas pour l'art, moins en tant que valeur patrimoniale que parce qu'il constitue une valeur essentielle de l'Homme. La mort voulue de l'art, rejoint la destruction de la pensée humaniste et de la société. En architecture, la vision minimaliste d'un Mirales, produit des œuvres apurées mais belles, sans qu'il soit nécessaire de refonder l'architecture sur des champs de ruines.

Pauvreté des images, indigence de la pensée, perte des valeurs, prémices du retour au néant ?
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