Jérôme Bosch


A la jonction de la fin du Moyen Age et de la Renaissance, Jérôme Bosch est un flamand  pétri de la culture de son pays et de son époque. On a évoqué de multiples explications à ses diableries mais sa peinture n'est sans doute pas une prémonition du surréalisme ni de la psychanalyse. On y retrouve la truculence de la Flandre. A cette époque, les artistes devaient illustrer les grands préceptes de l'église. Les tableaux et les sculptures des cathédrales devaient servir à l'édification des fidèles, illustrant les écritures et inspirant la crainte du péché et le désir de salut. Les craintes nourries des désastres de la guerre dans cette Europe livrée aux épidémies et aux soudards étaient dans tous les esprits.

Il y a une vision au premier degré de la peinture de Jérôme Bosch faite de monstres et de diableries. Un premier correctif s'impose : face aux diables il y a les anges, face à la mort il y a la vie, face à la souffrance il y a le plaisir. Les grandes œuvres de Jérôme Bosch sont des triptyques : le Jardin des délices se situe entre le paradis terrestre et l'enfer, la grande dichotomie de la condition humaine, entre la vie et la mort, le plaisir et la souffrance, Eros et thanatos. Chaque détail de ces vastes panneaux est à soi même une histoire. Dans ces fresques épiques chaque personnage apporte sa signification comme chaque soldat anonyme d'une grande bataille vit son propre drame, à la manière de Stendhal décrivant Fabrice à la bataille de Waterloo. Chacun apporte cependant sa contribution à l'ensemble comme dans un tableau pointilliste où chaque touche de peinture n'existe que pour le tableau tout entier. Une simple juxtaposition de ces personnages, tantôt mièvres lorsqu'ils sont élus, tantôt tragiques, lorsqu'ils sont damnés, ne suffirait pas à faire de ce tableau un chef d'œuvre et à susciter l'émotion. S'y ajoute la lumière : transparence du ciel et des montagnes, fraîcheur de l'herbe de l'Eden et du jardin des délices, sombre rougeoiement de l'enfer où s'abîment les damnés. En quoi de tels tableaux peuvent ils transcender les siècles et susciter le même enthousiasme aujourd'hui qu'au Moyen Age ? Les grandes frayeurs de l'époque ne sont plus les mêmes. Notre siècle a d'autres raisons de s'inquiéter.
Le jardin des délices. Jérôme Bosch.

Dans le triptyque du Jugement dernier, l'équilibre est encore souligné par la présence de Dieu à la partie supérieure centrale du tableau. A ma droite les bons, à ma gauche les méchants. Manichéisme primaire qui simplifie l'âme humaine même si les saints ont leurs faiblesses et s'il existe chez les plus grands criminels toujours au moins une trace de bonté. Dans le Triomphe de la mort de Brueghel on ne retrouve même plus la distinction entre les bons et les méchants. La grande faucheuse, dressée sur son cheval, extermine sans distinction les riches, les puissants, les jouisseurs. Constitué d'un seul panneau le tableau présente une scénographie dramatique sur fond de fin du monde. Qu'est ce qui fait que l'on puisse aimer un tel tableau ? Sa composition, la précision du détail, l'atmosphère de cataclysme, les couleurs, l'ensemble touche à la perfection. Mais il y a plus. La puissance dévastatrice des charniers des camps d'extermination, les montagnes de crânes des ennemis vaincus de Tamerlan, des victimes de Pol Poth. Plus encore l'évocation de notre propre mort.
Détail du jardin des délices. Panneau de droite.

On peut se retrouver aisément dans le détail des tableaux de Jérôme Bosch : couple dans une bulle, personnage songeur d'un cylindre de cristal, regard interrogateur de l'homme couvert d'un plateau. La grande fresque moyenâgeuse a d'étranges consonances modernes. La symbolique omniprésente du couteau, comme celui dressé entre deux oreilles accouplées, percées d'une flèche, rejoint dans l'inconscient collectif l'expression phallique freudienne . 

Pétri de croyances moyenâgeuses, la peinture de Bosch traverse les siècles et peut toucher chacun d'entre nous dans ce qu'il a de plus profond, de plus personnel. Les expressions de souffrance de certains personnages, de compassion du groupe qui soutient le blessé ou le malade du panneau de gauche de La tentation de Saint Antoine, pourraient constituer autant de tableaux d'une grande intensité tragique. C'est cependant l'ensemble du tableau qui captive.
La tentation de Saint Antoine. Jérôme Bosch.

Compte tenu de mon rejet des symboles et des métaphores, la peinture de Jérôme Bosch ne devrait pas figurer dans cette anthologie personnelle du beau. Deux raisons au moins militent pour me faire aimer sa peinture. Etant originaire des Flandres, la truculence des personnages et l'animation des scènes constituent malgré des siècles d'écart une ambiance  familière. D'autre part, mon inclinaison au surréalisme me fait ressentir à travers cette peinture les angoisses et apporte une ouverture sur l'inconscient qui est aussi bien du moyen âge que de l'époque actuelle. L'imaginaire véhiculé par les monstres et les diableries reste comme une représentation de cauchemar qui peut être encore très présente dans le subconscient de certains ou sous l'emprise de l'alcool et de drogues hallucinogènes. Cela ne suffit pas à affirmer qu'un tableau est beau. Cependant, lorsque je vais au Prado, j'ai toujours plaisir à m'arrêter longuement devant le char de foin sans me poser davantage de questions.

Le char de foin. Jérôme Bosch. Musée du Prado.
Page précédente : Toutankhamon

Sommaire


© 2011-2018. Tous droits réservés. Philippe Scherpereel.http://www.philippe-scherpereel.fr