L'Equilibre

Oreille interne
Ce matin là, je devais me lever plus tôt pour prendre l'avion. Un de ces voyages éclair pour participer à un jury de soutenance de thèse d'université. A la première sonnerie du réveil, je me levais rapidement mais je fus aussitôt pris d'un vertige. Mettant ce vertige au compte de la brusquerie du lever, je m'allongeais quelques instants avec l'intention de me relever plus doucement. Une nouvelle tentative s'avéra encore pire. L'idée qu'il pouvait s'agir de la manifestation inaugurale d'un accident vasculaire cérébral me traversa aussitôt l'esprit. J'en entrevoyais aussitôt les plus funestes conséquences. Constatant que chacun de mes membres fonctionnait et que je pouvais parler normalement, je me donnais des arguments pour me rassurer, sans pour autant me convaincre. La mesure d'une pression artérielle normale et le sentiment de devoir respecter mes engagements achevèrent de me motiver à me lever. Très vite, je m'aperçus que la survenue des vertiges était liée à certains mouvements et certaines positions que j'identifiais et m'efforçais d'éviter. Le voyage fut néanmoins éprouvant et l'argumentation de la thèse vint à point nommé pour me distraire de mes inquiétudes. 
Dès mon retour, je consultais un collègue ORL qui, après réalisation d'un bilan otologique et d'un scanner, pu me rassurer, mettant au compte du déplacement de micro lithiases dans mes canaux semi-circulaires ces phénomènes qui devaient disparaître progressivement dans les jours suivants. Cet épisode, heureusement unique et réversible, me fit prendre conscience du caractère fragile de cette merveille qu'est l'équilibre que l'on ne découvre qu'en le perdant.

Ainsi en est il de la santé, " la vie dans le silence des organes ". Le fonctionnement harmonieux des organismes vivants est un équilibre précaire, autour de constantes, résultat de mécanismes de régulation antagonistes. Tout être vivant n'existe que dans la mesure où ces équilibres biologiques sont respectés. Les variations ne s'opèrent que dans le respect de limites très étroites dont la survie dépend grâce à une régulation automatique.
Le corps subit un certain nombre de transformations structurelles au cours de son existence, marquée par la croissance puis le vieillissement, mais sans qu'il y ait véritable changement de nature. L'organisme est en changement permanent, résultat d'une destruction et d'une reconstruction continue des cellules suivant le même plan original, y compris les neurones dont on a cru longtemps que nous ne disposions que d'un nombre fini diminuant avec l'age comme une peau de chagrin. La vie est un équilibre permanent. Les mécanismes sophistiqués qui le maintiennent portent la marque du génie comme tout ce que l'on rencontre dans l'univers. Ils nous interrogent autant par leur complexité, leur fiabilité que par leurs défaillances. Peu à peu, la science nous révèle leur existence, leur fonctionnement, mais pas plus que pour l'infiniment grand ou l'infiniment petit, elle ne nous explique le pourquoi. Héraclite considère la vie, le dynamisme de la nature comme la résultante de forces antagonistes produisant l'ordre et l'harmonie. De l'union des contraires surgit la véritable unité : " le chemin qui monte et celui qui descends ne sont ils pas un seul et même chemin ? ". Philolaos voyait également dans l'harmonie des contraires la cohésion de l'univers. Partant du modèle allostérique des molécules, Jacques Monod y voit un des principes généraux de l'organisation du monde qui est le principe de  la conservation de la symétrie. La symétrie, qu'elle soit observable à l'œil nu, comme les cristaux,  ou du domaine de l'infiniment petit, comme la symétrie des atomes et des molécules, est en soi fascinante. Combien est étonnante cette phrase écrite en 1784 par l'Abbé Haüy : " Les symétries que l'on observe à l'œil nu, à l'échelle humaine, ne sont que l'expression d'une symétrie plus intime des arrangements à l'échelle de l'infiniment petit, celle des atomes. " Les principes de symétrie et de conservation jouent un rôle essentiel dans la construction des théories physiques les plus élaborées. Les lois de conservation et de symétrie sont intimement liées. Les lois de la physique sont étonnamment générales évoquant la possibilité d'une grande unification : GUT, " grand Unification Theory ". Le système le plus ordonné possible est celui d'un cristal parfait, le plus étonnant la disposition de la limaille de fer dans un champs magnétique. La loi de conservation est au cœur de la matière. Le nombre de particules chargées positivement existant dans l'univers est égal au nombre de particules chargées négativement. C'est le déséquilibre temporaire des charges qui crée le mouvement, l'activité, précédant le retour à l'équilibre, les interactions entre particules étant soumises aux contraintes du principe de conservation. Le nombre de protons, d'électrons, de particules associées est conservé.
Champs magnétique
L'équilibre biologique nous confronte à une nouvelle énigme de l'être et comme celui résultant des lois physiques se retrouve au centre des activités humaines, qu'il s'agisse de l'ordre des règles sociologiques ou la symétrie dans l'architecture ou la peinture. Depuis l'âge des cavernes, l'homme n'invente pas, il copie la nature et redécouvre ses lois. L'équilibre, loi de la nature, est recherché comme un bien. Sa rupture est crainte autant en raison de la part d'inconnu que d'inconfort qu'elle suscite. Le déséquilibre psychique fait peur. Le défi aux lois de l'équilibre consiste pour l'équilibriste, pour l'alpiniste, pour l'architecte à se placer dans des situations extrêmes où les règles classiques semblent transgressées mais où, en fait, elles s'appliquent encore. Un équilibre semble statique alors qu'en réalité il ne peut être que dynamique étant le résultat de forces contraires. Au Pays Basque, les deux équipes qui s'affrontent au tir à la corde déploient chacune une énergie considérable alors que la corde semble immobile jusqu'à ce qu'une équipe prenne l'ascendant sur l'autre. 
Plus prosaïquement, la balance de Roberval voit son aiguille se stabiliser en position médiane lorsque les poids sont équivalents dans chacun de ses plateaux, peut trouver un équilibre intermédiaire lorsque la différence est faible mais part en butée d'un coté lorsqu'un poids excessif est placé dans le plateau correspondant. L'équilibre apparaît bien comme le résultat des lois physiques élémentaires dans les mouvements de l'escarpolette où la poussée vers l'avant et l'arrière est annulée par la force de pesanteur. Avec la disparition de cette poussée, la seule force d'attraction terrestre arrête le mouvement en position médiane.
Balance de Roberval.
Anthony b. at Wikipédia
Plus complexe est sans doute l'équilibre des êtres et de leur environnement. L'équilibre est alors le résultat de pulsions opposées : Docteur Jeckill et Mister Hyde. Il y a sans doute en tout homme tel trait de caractère et son contraire, telle qualité et son défaut, comme un Janus à deux têtes. L'environnement est aussi fait de contrastes. Ainsi en est il de la Flandre, le "  plat pays qui est le mien ".  Ses " ciels si gris qu'un canal s'est pendu ", lumières transcendantales des paysages et des intérieurs de Vermeer. Austérité des personnages de Rembrandt, opulence des chairs de Rubens. L'œuvre au noir et la flamboyance héritée de l'Espagne. Guillaume le Taiseux et Till l'Espiègle. De Jérôme Bosch à la seconde guerre mondiale, la répétition perpétuelle des horreurs de la guerre entrecoupées de kermesses. Paradoxe : l'éloge de la folie, d' Erasme. Thèse, antithèse d'Hegel et de Marx. La contradiction et son dépassement constituent la dynamique de la nature, de l'histoire et de la pensée. " S'il n'y avait pas d'injustice on ignorerait jusqu'au nom de la justice. ". La concorde réside dans l'équilibre des opposés. La vie, l'univers sont faits d'antinomies, ce qui ne veut pas dire de faits irréconciliables. L'antinomie est une contradiction naturelle qui peut être résolue par une synthèse. Si l'on considère la vie et la mort, tout semble les opposer, comme le blanc et le noir, le yin et le yang. Mais " la mort est dans la vie " comme l'a écrit Prévert. La tendance  naturelle est de tout réduire à une logique binaire comme celle des ordinateurs. La réalité est qu'il existe un troisième élément, né de l'antagonisme des deux extrêmes, qui interagit de façon dynamique avec eux, comme le " vide médian " par rapport au yin et au yang. Pour Lupasco, la logique du tiers inclus est seule capable de rendre compte de l'ensemble de la réalité. Il y a antinomie entre la conception de la lumière comme une onde ou comme des particules. L'acceptation de cette antinomie et sa résolution a conduit à la naissance de la théorie des quanta. La mécanique quantique comporte de nombreux couples de contradiction : continuité - discontinuité, séparabilité - non séparabilité, symétrie -rupture de symétrie, causabilité locale - causabilité globale que peut seul concilier le principe de complémentarité de Bohr, résultant du couplage des conditions expérimentales et de l'appareil conceptuel. " Aucune image n'est complète et il est nécessaire de tenir ensemble deux images contradictoires pour décrire l'objet quantique " écrit Thierry Magnin. La manière la plus habituelle de considérer la relation entre la science et la philosophie est de considérer qu'il existe une antinomie totale entre les deux approches, la science devant répondre au comment et la philosophie, et à fortiori la religion, au pourquoi des choses. Plutôt qu'une réponse binaire définitive, l'une et l'autre ensemble, par le dialogue entre le scientifique et le philosophe, peuvent apporter une réponse synthétique à certaines questions fondamentales communes.

Pour Paul Davies,  " notre propre univers se tient délicieusement en équilibre entre le chaos mortel et un ordre d'une simplicité ennuyeuse. ". L'équilibre est au centre de la nature, au cœur de l'être dont il conditionne l'existence. Yin et Yang déclinés à l'infini.

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