L'Equilibre biologique

Avec sa description, en 1865, du milieu intérieur, Claude Bernard soulignait l'importance de la stabilité au sein de l'organisme. La composition du milieu intérieur est stable et ne varie qu'entre des limites étroites quelque soit l'importance des changements susceptibles d'affecter l'environnement de l'organisme. Pour que la vie indépendante continue, le milieu intérieur doit être stable. Au début du XXème siècle, W B Cannon décrit une fonction biologique qu'il appelle l'homéostasie et qu'il définit comme l'ensemble " des réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des états stables du corps… et qui sont propres à l'organisme vivant ".

Les exemples ne manquent pas pour illustrer l'équilibre résultant des mécanismes de régulation des fonctions organiques caractérisant l'homéostasie. La régulation thermique est l'un des plus explicite chez les homéothermes. Chez l'homme, la température centrale va se maintenir autour de 37° centigrades lorsque les variations du milieu ambiant vont varier de manière limitée à quelques dizaines de degrés autour de la température de neutralité thermique qui se situe autour de 20° centigrades. Aux températures extrêmes supportables, les capacités de régulation sont limitées dans le temps. Lors d'une immersion, la survie ne sera plus possible après une durée fonction de la température de l'eau qui n'excède pas quelques minutes pour une eau autour de 5° centigrades. 
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L'hypothermie qui apparaît entraîne l'arrêt cardiaque lorsque la température centrale s'abaisse aux environs de 28° et les protéines des cellules cérébrales ne supportent pas des températures au delà de 43°. Les mécanismes de régulation complexes impliquent des capteurs thermiques, des centres de régulation au niveau du système nerveux central et des effecteurs tels que l'activité musculaire, l'horripilation ou la sudation pour accroître la production ou la déperdition de chaleur. Ces mécanismes permettent la protection des organes les plus sensibles aux écarts thermiques. La régulation thermique se fait inconsciemment mais la conscience peut prendre le relais et apporter des réponses pertinentes aux variations de l'environnement : fermer une fenêtre, régler un thermostat, enfiler une veste….

Un autre exemple particulièrement démonstratif est constitué par l'hémostase. Les organismes évolués, en particulier l'organisme humain, sont en permanence entre l'hémorragie et la thrombose. Les mécanismes qui vont maintenir la fluidité du sang impliquent en permanence des facteurs et des processus permettant la coagulation et d'autres réalisant la thrombolyse. Un écart parfois minime, dans un sens ou dans l'autre, peut conduire à l'hémorragie ou à l'inverse à la thrombose et à l'embolie, pouvant s'avérer mortelles. Ces processus antagonistes se contre-balancent en permanence pour maintenir l'équilibre de la coagulation indispensable à la vie.

Le terme " équilibre " revient en permanence en biologie. On parlera d'équilibre hémodynamique, d'équilibre acido-basique, d'équilibre endocrinien…..L'équilibre hémodynamique met en jeu des mécanismes antagonistes, certains généraux, concernant l'ensemble de l'organisme, soit l'autorégulation de certaines circulations d'organe. Ces mécanismes sont relativement complexes mais bien connus. L'un des déterminants principaux est l'équilibre entre les deux composantes du système nerveux végétatif, le système sympathique et para sympathique. La brusque suppression du tonus sympathique, qui maintient la constriction normale des fibres musculaires lisses des vaisseaux sanguins, au cours d'un choc allergique par exemple, produit un effondrement brutal de la pression artérielle qui peut, dans certains cas particulièrement graves, s'avérer irréversible. Des organes fragiles, comme le cerveau, vont disposer d'une régulation propre qui permettra de maintenir de façon stable leur pression de perfusion dans une assez large fourchette de variations de la pression artérielle systémique. Plus complexe encore est l'équilibre endocrinien qui va mettre en jeu différentes sécrétions hormonales antagonistes au niveau de leurs organes cibles.

Toutes ces multiples régulations complexes, indispensables à la santé et à la vie, interrogent sur leur apparition et leur finalité. Pourquoi le pH de la neutralité physiologique est il chez l'homme de 7,40 et que des écarts relativement faibles vers l'acidose ou l'alcalose entraîneront ils un risque vital ? Comment une fois expliqués les mécanismes de sa régulation par les reins, les poumons, y trouvera t'on une finalité ou une justification ? Classera t'on ces mécanismes délicats au nombre des merveilles de la nature sans chercher à aller plus loin ? Les exemples peuvent ainsi être multipliés, certains de ces équilibres, tels l'équilibre hydrique et électrolytiques, étant eux mêmes étroitement intriqués à l'équilibre acido-basique.

Pour Claude Bernard : " La fixité du milieu intérieur est la condition d'une vie libre et indépendante. (…) Tous les mécanismes vitaux, aussi différents qu'ils soient, ont pour unique but de maintenir constantes les conditions de la vie dans le milieu intérieur. " Pour y parvenir, l'organisme possède des dispositifs complexes d'alarme et d'effecteurs. Les mécanismes de contrôle impliquent des récepteurs, des capteurs sensibles aux variations de pression, de volume, de composition chimique (natrémie, glycémie, oxymétrie….) qui vont soit directement, soit par l'intermédiaire de centres régulateurs, déclencher des effecteurs " homéodynamiques ", nerveux, sous forme d'arc réflexes, ou hormonaux en boucle rétroactive. Ces phénomènes hormonaux peuvent être complexes. Ainsi l'équilibre hydrique mettra en jeu des systèmes hormonaux agissant sur la rétention ou l'excrétion d'eau (hormone antidiurétique) ou sur l'excrétion de sel (aldostérone, peptide atrial natriuretique). Les  sensations déclenchées par ces variations de l'homéostasie déclencheront également des comportements compulsifs de recherche d'eau ou de sel, certains assez complexes de type instinctif comme chez les éléphants du mont Elgon analysés par Derek Denton comme une " émotion primordiale " forme élémentaire de mémoire et de conscience. La mémoire est une propriété essentielle des systèmes biologiques adaptatifs. La mémoire s'est développée à partir de la rupture des équilibres contenus dans les principes de symétrie et de l'apparition d'êtres vivants évolutifs. La mémoire est à la base de la signification et elle apparaît comme la conséquence d'une évolution darwinienne. A l'inverse le développement des connaissances au cours de l'histoire humaine fait appel à des systèmes de traitement de l'information et à leur transmission de maître à élève, de génération à génération, grâce aux capacités linguistiques, suivant des règles lamarkiennes.Il n'y a en cela aucun principe héréditaire. C'est le fait de s'en servir qui entraîne le transfert des connaissances.

Cet équilibre dynamique des mécanismes de régulation biologique se retrouve dans l'univers tout entier. L'univers est sorti d'un chaos primitif et la biologie des mammifères supérieurs représente l'une des formes les plus élaborées d'un ordre répondant à des lois. La déviance d'un mécanisme, en contradiction avec la ou les lois qui le régissent, n'est pas moins intéressante à étudier car elle peut en révéler plus sur le mécanisme que son fonctionnement normal. On se trouve dans une situation de crise où bien souvent des mécanismes complémentaires correcteurs peuvent se mettre en place spontanément pour redresser un équilibre, une situation compromise. La maladie représente une de ces situations de crise. L'histoire naturelle de la plupart des maladies est de guérir spontanément ou de guérir après une intervention thérapeutique. Celle ci peut être curative, en détruisant par exemple l'agent pathogène, mais le plus souvent le traitement ne fera qu'aider l'organisme à s'en sortir par ses propres moyens. Dans l'exemple de l'infection, l'antibiothérapie va essentiellement diminuer le nombre d'agents pathogènes pour laisser aux défenses immunitaires le temps de se mettre en place. C'est le principe même de la réanimation, qu'il s'agisse de la ventilation artificielle ou de l'hémodialyse. Elles constituent une assistance temporaire en attendant que l'organisme reprenne le contrôle de la situation. Le mécanisme de défense peut entraîner temporairement certains désordres. Ainsi l'inflammation, réponse à l'agression, s'accompagnera de fièvre et de douleur qui disparaîtront avec elle. Ainsi la douleur aiguë, symptôme d'alerte, va engendrer la production d'endorphines qui l'atténueront puis la feront disparaître. La douleur, en tant que mécanisme physiologique de défense contre l'agression, trouve en face d'elle dans l'organisme même, le mécanisme antagoniste qui en permettra un certain contrôle. On soulignera, sans s'attarder sur l'explication, la similitude entre une substance produite dans l'organisme et celle extraite du pavot, qui reconnaît les mêmes récepteurs à la surface des membranes neuronales. Bien des mécanismes, plus complexes encore, restent obscurs. Au nombre de ceux ci les mécanismes qui régissent la cytogenèse, qu'il s'agissent des premiers stades de l'embryogenèse, suivie de la différenciation cellulaire, ou celle des tissus adultes, dont l'emballement incontrôlé conduit au cancer. De la connaissance de ces mécanismes découleront certainement d'importants progrès thérapeutiques. N'en déplaise aux philosophes, ces interrogations essentielles sur la nature des êtres, ne se cantonnent pas à des dissertations académiques mais débouchent sur des applications concrètes.

L'équilibre psychique est de nature beaucoup plus complexe encore qui en limite sans doute pour longtemps encore la compréhension. Le comportement dit " normal " se situe entre l'exaltation et la dépression, entre l'euphorie et la mélancolie……L'individu doit trouver en lui les moyens (mettre en jeu les mécanismes ?) qui lui permettront, face à des situations extérieures susceptibles par exemple de le réjouir ou de l'attrister, de revenir à un état d'équilibre une fois l'événement passé. Les évènements extérieurs à l'individu vont jouer bien sûr un rôle déstabilisant, mais chez certains le retour à l'équilibre se fera rapidement, tandis que chez d'autres ces évènements produiront un déséquilibre durable, s'aggravant avec leur répétition. Dans le livre d'Anne Delbée, " Une femme ", on voit comment Camille Claudel sombre progressivement dans une forme de démence, qui rappelle celle de Vincent Van Gogh et de bien d'autres génies que leur sensibilité artistique expose sans doute davantage du fait de l'acuité de leur perception des êtres et des choses. Quelle est la part de " prédestination " à la folie ? Quelle part se trouve dans les gênes ? Quelle part revient aux avatars de l'existence ? Quelle part revient aux autres ? On ne peut philosopher sur l'être sans s'intéresser à ses dérapages. Les " déséquilibrés " nous en apprennent sans doute beaucoup plus sur la nature humaine qu'une cohorte de gens normaux et bien pensants. Les limites de la folie ne sont pas toujours évidentes car le fléau de l'équilibre psychique a souvent tendance à osciller dangereusement. De plus, même si l'on se dit parfois : " je suis complètement fou ", c'est surtout le regard des autres qui détermine l'état de folie. Combien de gens, et pas seulement dans les établissements psychiatriques d'Union Soviétique, se sont retrouvés dans des asiles d'aliénés et l'on imagine aisément la torture morale que cela doit représenter. La vision et la tolérance que la société a de l'aliéné varient avec les époques, les cultures, les religions et le développement. Rejeté et marginalisé en ville, " l'idiot du village " est intégré dans la communauté rurale.

L'équilibre biologique ne concerne pas que l'individu vivant, mais s'applique également à la nature dans son ensemble. Il existe des équilibres naturels entre espèces végétales, entre algues marines, entre espèces animales, entre proies et prédateurs. L'écologie est la manifestation du respect de ces équilibres. L'homme étant le plus grand des prédateurs est aussi l'un des facteurs déterminant des déséquilibres écologiques. Dans l'Antigone de Sophocle, l'homme est caractérisé d'un mot comme l'inquiétant, le violent, le dominant. Il s'impose à la terre, à la mer, aux oiseaux dans les airs, aux poissons dans la mer, il soumet le taureau et le cheval à son joug. Dans l'univers, l'homme impose son pouvoir et exerce celui-ci comme violence. Ce chœur d'Antigone résonne comme les paroles de Dieu à l'homme après sa création comme il est dit dans la Genèse : " Croissez et multipliez vous. Soumettez la création ". Cette soumission de la nature par l'homme le conduit à penser qu'il a pu créer, le langage, l'intelligence, avoir pu inventer la construction, la poésie. Seule la mort marque le terme inexorable de sa puissance. "  L'homme est sans issue en face de la mort, non pas seulement quand il vient à mourir, mais constamment et essentiellement.

La consommation effrénée des énergies fossiles, les déforestations massives induisant des modifications profondes des régulations climatiques sont capables d'induire un réchauffement planétaire dont pour la première fois l'homme est responsable. Il y a eu dans le passé des ères de glaciation et des ères de réchauffement, transformant la géographie de régions entières, faisant disparaître des mers ou des continents, conduisant à la disparition d'espèces animales par sélection naturelle. De nouveaux équilibres s'instaurent. Dans le cas de figure de l'effet de serre, l'homme joue les apprentis sorciers car aujourd'hui personne ne peut en prévoir les conséquences ni savoir qu'elles espèces, y compris l'espèce humaine, seront victimes du déséquilibre induit, ni du nouvel équilibre qui en résultera. Les efforts pour réintroduire les ours dans les vallées pyrénéennes ou les loups dans les alpes peuvent paraître dérisoires mais ils témoignent d'une préoccupation d'éviter la disparition d'espèces du fait de l'intervention de l'homme dans le cycle proie-prédateur naturels.

L'homme étant un loup pour l'homme, l'histoire est une longue succession de génocides où le plus fort s'est efforcé de faire disparaître le plus faible. Des ethnies, des cultures ont disparues, le nouvel équilibre au profit du vainqueur pouvant se retourner par des retours de balanciers dont l'histoire a le secret. Dans l'histoire de ces dernières décennies, la possession de l'arme atomique a réalisé un équilibre de la terreur en raison du caractère dissuasif des cataclysmes dont Hiroshima et Nagasaki avaient fourni l'illustration. A mesure que le nombre de nations possédant l'arme nucléaire augmente, la dissuasion devient de plus en plus aléatoire car on peut douter que tous les gouvernants aient la sagesse de s'abstenir de son usage. Dans le contexte actuel de guerre économique, de graves déséquilibres sont apparus entre pays riches et pays pauvres, plus particulièrement dans les rapports nord-sud. Il s'en suit de fortes poussées migratoires dont le résultat final peut se traduire en terme de confrontation ou de transformation des sociétés traditionnelles en sociétés multiraciales, multiconfessionnelles ce qui ne se fera sans doute pas sans soubresauts avant d'atteindre un nouvel équilibre. L'évolution démographique est également source de déséquilibres et/ou d'équilibres nouveaux. Les grands foyers de population se déplacent et l'émergence de nouveaux pays très peuplés comme la Chine, l'Inde ou le Brésil modifie complètement l'équilibre géopolitique de la planète, en particulier quand l'explosion démographique s'accompagne d'une expansion de la production comme en Chine, de l'informatique comme en Inde. Sans un équilibre basé sur la sagesse des nations, les déséquilibres démographiques, économiques peuvent produire un chaos planétaire dont les fondamentalismes religieux peuvent fournir le détonateur.
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