L'Equilibre  : principe philosophique.

Les grands maîtres de la calligraphie chinoise ont construit un espace-temps basé sur les principes fondamentaux de la philosophie. Leurs œuvres reflètent parfaitement les conceptions chinoises de l'univers régies par la théorie du Yin et du Yang, l'ancestral principe de l'équilibre, et par l'omniprésent critère du Vide.

Dans cette conception unitaire et organique de l'univers vivant, le souffle primordial relie toutes les choses vivantes en un réseau d'engendrement et de circulation, le Dao, " la Voie ". Le souffle primordial est constitué du souffle Yin, principe " féminin " douceur réceptive, du souffle Yang, principe " masculin " lié à l'ardeur du feu, à la progression ascendante, à la puissance active et du souffle du Vide médian, qui n'est pas moins actif que les deux autres. Ce qui est important, c'est ce qui se passe entre. On retrouve dans l'un des points de vue traditionnels de l'hindouisme, le Samkhya, ce face à face de deux principes éternels : le purusha (sujet, esprit), masculin et immobile, la praktri (matière, nature), féminine et agissante. Irrésistiblement attirés l'un vers l'autre, ils sont inséparables et se complètent tout en s'opposant, à la manière du Yin et du Yang. 
Yin - Yang
Le Vide médian tire sa force du vide originel, intervient chaque fois que le Yin et le Yang sont en présence, les entraînant dans une création interactive. Le Vide n'est pas flou, encore moins néant. Bien au contraire, il est très dynamique et susceptible de multiples métamorphoses, il est souvent une autre expression de la plénitude. Le Vide garantit l'équilibre, renferme les souffles vitaux et nous entraîne dans le monde invisible, mille fois plus émouvant, pittoresque et vivant que notre monde visible. 
Dans une histoire de la calligraphie, " Encres de Chine ", Shi Bo, écrit en 2000, qu'elle est "  voyage du visible à l'invisible, de l'éphémère à l'éternité, du vide à la plénitude ". La peinture chinoise n'est aussi qu'une expression de la tension entre deux pôles que l'on dira opposés: " goût du dessin minutieux affronté à l'ivresse du trait rapide, mesure et hardiesse, sagesse et folie, ordre et extravagance se fondant en une mystérieuse unité " que l'on rapprochera de la pensée du Dao, équilibre entre le Yin et le Yang, le Vide et le Plein, le visible et l'invisible…. 
Calligraphie idéogramme "Beauté"
François Cheng.
La beauté, l'esthétique n'est cependant pas synonyme d'équilibre, de symétrie, d'ordre. Dans "  Toute beauté est singulière ", consacré aux peintres chinois de la voie excentrique, François Cheng écrit : " L'excentricité suppose le préalable d'un centre, point de référence où prendraient source la norme, l'orthodoxie. " Cela veut dire aussi pour l'artiste excentrique la volonté de se démarquer d'un équilibre, d'un ordre qu'il perçoit et conteste. " La calligraphie est une constante errance " écrivait Wang Xizhi.

" Paysages envahis par la brume et le vide, déchirés d'étranges lueurs, arbres solitaires agrippés au roc à flanc d'abîme, bambous désinvoltes, frémissants de sève et de vie. ". Mesure et hardiesse, sagesse et folie,  ordre et extravagance se fondaient en une mystérieuse unité.  Esprit d'insoumission du Dao.

Cette longue digression sur la calligraphie et la peinture chinoise ne constitue pas une conversion au Dao, même s'il existe un lien évident entre le Dao et la calligraphie. Li Shimin, deuxième empereur de la dynastie des Tang écrivait à propos des Wang, " Dieux de la calligraphie " : " Leur écriture manifeste un équilibre entre le Yin et le Yang, le Vide et le Plein. La rigueur et la liberté se complètent, le statique et le dynamique s'identifient, le clair et le sombre se définissent, constituant un monde mystérieux….. " . Un trait, selon l'imaginaire chinois, n'est pas une simple ligne. Par son plein et son délié, par la substance charnelle qu'il incarne et le vide qu'il cerne, par son élan ou sa retenue, il est lui aussi une entité vivante à la fois volume et matière, rythme et mouvement. "  Les pulsions de l'homme rejoignent la pulsion du monde. ". " La vision des éléments naturels est de la même essence que la vision du monde intérieur de l'homme. " écrit François Cheng.
Le Dao nous apporte un point de vue différent qui nous fait voir les choses, les êtres, les événements sous un autre angle. Cette vision du monde souligne mieux que toute autre les contraires et la notion d'équilibre. Sans chercher à torturer la pensée, il existe une similitude flagrante entre le Vide médian et le Présent dont la virtualité s'oppose en fait au concentré d'énergie qu'il renferme, à son dynamisme permanent dans son passage du Passé au Futur. Ces deux contraires, Passé et Futur, trouvent dans le Présent un point de rupture, mais aussi un point d'équilibre entre tout ce qui constitue le passé et tout ce que sera l'avenir. Cette notion réconcilie deux conceptions diamétralement opposées de la virtualité, le Vide, et de la plénitude du moment, le souffle primordial.
La notion d'équilibre qui est au cœur de la philosophie chinoise, est également un principe fondamental de la pensée religieuse dans l'Egypte ancienne, personnifié par la déesse Maât. Déesse symbole de l'ordre cosmique, de la justice et de la vérité, fille du dieu Ré, elle est représentée avec une plume d'autruche dans les cheveux. Elle symbolise l'équilibre de l'univers et établit le code de comportement des êtres humains. Maât est l'incarnation du parfait, de l'équilibre, l'opposé d'Isefet, le chaos.

Maât représentait pour les Egyptiens l'équilibre de l'univers, le rapport harmonieux de ses éléments constitutifs comme le mouvement céleste, la régularité des saisons, la suite des jours avec le lever chaque matin du soleil. Rien ne peut fonctionner sans Maât : nature, humains…..Maât c'est aussi la rectitude, une manière de vivre : respecter Maât, c'est prolonger la création. Plus qu'une déesse, il faut parler d'un principe métaphysique. Maât est le principe d'équilibre et de justice. Vivre selon la Règle de Maât revient à vivre en respectant l'équité. L'un des titres essentiels de pharaon est serviteur de Maât. Même les dieux étaient représentés en prière devant Maât. Le jour du jugement, la plume de Maât était déposée sur un plateau de la balance, et le cœur du défunt sur l'autre, afin d'établir si celui ci avait vécu en homme bon et sincère. Anubis effectuait la pesée et si le cœur était lourd de mauvaises actions l'âme était donnée en pâture à Ammit, tandis que si la balance s'équilibrait il était accueilli par Osiris au paradis. Enfin la Règle de Maât constituait un principe de cohésion sociale simple dans son application et sa compréhension. Maât était donc à la fois l'ordre universel et l'éthique qui consiste à agir en toutes circonstances, en accord avec la conscience que l'on a de cet ordre universel. 
Déesse Mâat
Curieusement, Martin Heidegger faisant l'exégèse grammaticale et étymologique du mot "  être " dans la langue grecque arrive à la signification de " stabilité ", d'équilibre, au double sens de l'épanouissement interne et de la permanence. Ne pas être signifie sortir de la stabilité, dont la traduction est paradoxalement " exister ". Tout aussi paradoxal, s'il n'y a que l'étant qui soit, l'être devient un mot vide. De cette double explication, Heidegger déduit que du point de vue grammatical, être est un nom qui désigne quelque chose d'indéterminé, et du point de vue étymologique, la linguistique distingue trois significations : vivre, s 'épanouir, demeurer. Ces trois significations radicalement différentes s'effacent l'une l'autre, aboutissant au fait que le mot " être " est vide, et sa signification, évanescente. Bien que le mot être soit indéterminé dans sa signification, nous le comprenons d'une façon déterminée. L'être ne peut s'opposer qu'au non-être, le néant, et de ce fait il devient non seulement déterminé mais aussi unique en son genre. Quelque soit l'intérêt de la discussion sur la signification linguistique du mot " être ", les significations du verbe sont multiples suivant les contextes dans lesquels il est utilisé. Heidegger donne toute une série d'exemples dans lesquels " être " peut signifier : " réellement présent ", "constamment subsistant ", " avoir lieu ", être originaire de ", " consister ", " se tenir ", " appartenir ", " être voué à ", " signifier ", " se trouver ", " régner ", " être entrain de ", " survenir ". Suivant les langues, il y aura d'ailleurs un ou plusieurs verbes pour exprimer ces différentes significations, comme nous l'avons montré par exemple en Espagnol entre ser et estar. Le concept d'être, tel qu'il apparaît dans la question fondamentale " Qu'est-ce que l'être " n'a finalement rien à voir avec cette discussion un peu byzantine, si ce n'est que cette perspective linguistique occidentale effleure au passage des mots comme " équilibre ", " vide " qui sont au centre de la philosophie chinoise. Simple coïncidence ?
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