L'Equilibre dans l'Art

D'une rigueur extrême dans l'équilibre, la symétrie au niveau des atomes, des molécules et des cristaux, la nature est plus prolixe dans les formes qu'offrent les paysages aussi bien que les êtres vivants. Certes on y trouve des formes pures comme l'horizon sur la mer, la sphère de la pleine lune ou du disque solaire, mais la diversité des formes est infinie. Les objets possédant la symétrie la plus complète sont les plus simples. L'adjonction  de caractéristiques à ce type d'objet entraîne une diminution de leur degré de symétrie. Certes un homme, un animal présente une symétrie de ses membres, de la plupart de ses organes, pairs et symétriques, mais une différence existe entre les deux parties de son visage. Hormis les malformations pathologiques, tous les hommes, tous les animaux d'une même espèce présentent une configuration similaire et une symétrie qui en soit interroge. Pourquoi sommes nous ainsi ? Pourquoi depuis des générations répliquons nous le même modèle de symétrie ?
L'art, et plus particulièrement l'art classique,  s'ingénie à retrouver, magnifier et ériger en dogme l'équilibre. Dès l'antiquité, les formes recherchées sont des formes géométriques comme la pyramide. Faut-il y voir une capacité d'abstraction ? une recherche de l'ordre dont la symétrie est une expression ? la résurgence de formes inscrites, programmées dans l'esprit humain dont on pourrait dire non seulement qu'il est mathématique, mais aussi géométrique. Les temples grecs, avec leurs colonnes élancées, leur fronton triangulaire comblent cette aspiration à l'équilibre que l'architecture classique imitera des siècles durant.

" L'homme de Vitruve " dessiné en 1492 par Léonard de Vinci illustre l'équilibre des proportions du corps humain selon le nombre d'or. Cet équilibre, quasi parfait, qui inscrit dans un cercle un homme bras et jambes écartées, illustre l'harmonie qui régit l'univers et la correspondance entre microcosme et macrocosme. 
Homme de Vitruve.
Léonard de Vinci
Pyramide et Sphynx de Giseh.
Photographie : Philippe Scherpereel
La forme géométrique contente l'œil et l'esprit. En peinture, la règle de composition que les peintres classiques utilisaient pour équilibrer la composition d'un tableau depuis l'époque de Vitruve était une intersection de lignes constituant la section d'or. Ces règles d'équilibre l'architecture les a portées à de hauts degrés de perfection. Elles tiennent compte des règles de perspectives. Ainsi dans les maisons de Florence, les fenêtres diminuent de taille à mesure des étages, sans doute en fonction de l'utilisation des pièces, les salons d'apparats aux larges fenêtres étant situés aux étages inférieurs, mais aussi dans un souci d'équilibre des façades. Dans tous les édifices classiques, la symétrie s'impose comme une règle. Les tours des cathédrales sont normalement paires et symétriques, et si nombre d'entre elles ne le sont pas c'est davantage le résultat des circonstances, guerres, destructions, incendies ou plus banalement l'incapacité de trouver les fonds pour achever des ouvrages qui s'échelonnaient sur de longues années. 
Parfois, l'asymétrie d'un élément architectural, comme une tour isolée, était destinée à faire ressortir davantage la symétrie de l'ensemble de la construction. La pureté géométrique des formes est une des caractéristiques de l'apogée d'une époque. L'abandon de la rigueur pour des formes plus complexes, plus " décoratives ", est habituellement la marque de la décadence comme en témoigne l'évolution de l'architecture en Egypte, ou le passage du gothique au flamboyant. 
Après l'exubérance de l'impressionnisme, la peinture abstraite, le cubisme peuvent être perçus comme un retour aux sources. Il est remarquable que l'ensemble des expressions artistiques peinture, sculpture, architecture subissent en même temps le dépouillement des formes. Même et surtout dans ses tendances minimalistes, l'architecture contemporaine retrouve la simplicité géométrique des formes, l'équilibre des volumes. Ils s'accompagnent d'une légèreté qui contraste avec la lourdeur des architectures staliniennes, de l'époque de Hitler ou de Mussolini, où l'équilibre et la symétrie des formes étaient le témoignage de l'ordre politique. La sculpture et la peinture étaient à l'unisson pour célébrer l'ordre sans faille, la puissance, la pérennité pour mille siècles de ces régimes. Ces manifestations de l'art officiel ne passeront à la postérité que comme témoins d'une époque, préservés intelligemment comme tels dans un parc de Budapest. L'équilibre, la symétrie présents dans la nature sont ils les modèles dont l'homme s'inspire dans l'expression artistique ou retrouve t'il de façon innée des bases mathématiques, fondement de l'univers ?
Propylées de l'Acropole
Photographie : Philippe Scherpereel
Les statistiques sont des règles qui semblent s'imposer dans la nature comme dans les entreprises humaines. A quelque différence près, un nouveau né est une fois sur deux un garçon ou une fille. Cela pourrait se jouer à pile ou face que le résultat serait sensiblement le même. Cet équilibre des sexes est il à mettre au compte du hasard, ou le hasard est au service d'une finalité qui serait d'assurer la permanence de l'espèce en permettant la reproduction  grâce à un nombre équivalent de mâles et de femelles ? Une question aussi simple pose une nouvelle fois le dilemme de savoir si les règles mathématiques, géométriques, statistiques préexistent à l'ordonnancement de l'univers. Dans la " Biologie de la conscience ", Gerald Edelman propose un schéma de l'évolution de l'univers où l'homme apparaît au centre de l'espace à mi-chemin entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, au centre présumé de l'histoire du monde, à mi-chemin entre le " Big Bang " et le " Big Crunch " vivant dans son étroite fourchette de perception et d'homéostasie. De quoi se poser des questions.
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