De la perception au concept et à la conscience - page 1

William James.
Source :Wikipédia
La conscience n'est pas une chose, un objet, mais plutôt, comme William James l'a souligné, " un processus qui émerge de l'interaction du cerveau, du corps et de l'environnement. ". C'est un processus multidimensionnel avec une riche variété de propriétés. Dès la fin du XIXème siècle, Thomas Henri Huxley écrivait : " On peut supposer que tous les états de conscience résultent de changements moléculaires dans le cerveau. "

Dans une publication de 2003, Gerald Edelman détaille les nombreuses caractéristiques générales des états conscients : ils sont unitaires, intégrés et construits par le cerveau, ils peuvent être extraordinairement divers et différentiés, temporairement organisés, classifiables et changeables, ils reflètent le mélange de diverses modalités et ils ont des propriétés constructives. Ils comportent d'autre part des propriétés informationnelles impliquant l'intentionnalité, un accès largement disséminé, des origines périphériques, centrales et environnementales, susceptibles d'être modifiées par l'attention. Enfin, les états conscients ont des caractéristiques subjectives, reflétant des sensations subjectives, plaisir et déplaisir, des qualia, étant concernées par l'environnement et procurant des sensations de familiarité ou de nouveauté. Les progrès actuels des neurosciences suggèrent que la conscience n'est pas une propriété d'une localisation unique dans le cerveau ou un type de neurone, mais plutôt le résultat d'interactions dynamiques entre des groupes de neurones largement répartis. 
Le système thalamo cortical est essentiel se comportant comme un ensemble fonctionnel, appelé par Edelman " le noyau réentrant dynamique ", qui interagit principalement avec lui-même, mais aussi avec les autres systèmes du cerveau. Ce mécanisme conduit à une conception de la conscience en tant que " présent remémoré " qui rejoint ce qui a été évoqué précédemment à propos du temps. Dans cette publication, Edelman propose un schéma de la conscience primaire reliant les fonctions aux structures, intégrant les informations internes ou personnelles, provenant des systèmes d'homéostasie interne et de proprioception et les signaux externes, provenant de l'environnement. Les premières transitent par l'hypothalamus et les centres autonomes tandis que les secondes nécessitent une intégration des perceptions au niveau des cortex primaires et secondaires.

L'ensemble de ces informations sera corrélé dans le septum, l'amygdale et l'hippocampe avant de subir une catégorisation conceptuelle par la mémoire dans les aires frontales, temporales et pariétales. La conscience primaire sera constituée d'une boucle réentrante reliant la mémoire à la catégorisation habituelle des perceptions. A un stade ultérieur de l'évolution, d'autres circuits réentrants apparaissent qui relient des capacités sémantiques et linguistiques à des systèmes de mémoires catégorielle et conceptuelle. Ce développement a permis l'émergence d'une conscience d'ordre plus élevé, la conscience secondaire. Le noyau dynamique apparaît à la rencontre des signaux venant du monde extérieur, des signaux internes et des informations venant de l'analyse des qualia, permettant en retour l'action de l'individu sur son environnement. La conscience accompagne certains évènements mais n'est pas une entité matérielle. C'est un processus qui est produit par ces évènements matériels. Dans ses " Principes de psychologie ", William James relie subjectivité et causalité en énonçant : " les pensées elles mêmes sont le penseur ".
Anatomie du cerveau
Tomographie axiale du cerveau par émission de positrons
Nous avons détaillé le cheminement qui s'opère entre la perception et la sensation et l'objectif sera maintenant de focaliser notre attention sur le passage à la conscience, à la conceptualisation et à la pensée, avec un crochet vers l'imaginaire, le rêve. Ce passage n'est pas évident et du divorce entre le concept et la perception est né le malentendu conduisant à mettre en doute l'existence du temps et de l'espace. La réalité est vue à travers une série de prismes déformants à commencer par la perception, l'intégration de certaines données des sens et surtout le concept " primaire " élaboré par le cerveau. Kant définit trois niveaux de l'esprit. Le premier niveau correspond à la sensibilité qui est la représentation qui s'opère à partir de la perception des objets du monde extérieur. Le second niveau est constitué de l'élaboration des concepts définissant l'entendement. Le troisième niveau est la raison qui découle de l'organisation de ces concepts en abstraction d'ordre plus élevé. Pour Jean Pierre Changeux, ces opérations successives s'opèrent dans le cerveau. De la réalité, on n'a que le concept que l'on s'en fait. Ce concept partant d'une stimulation des sens, le même phénomène physique donnera naissance à un concept bâti, subjectif donc individuel. Le problème devient plus complexe lorsque la référence des concepts n'est plus sensorielle, mais le résultat d'une intégration réalisée par le cerveau de phénomènes issus de la conscience et de la mémorisation qui n'ont plus grande chose à voir avec la réalité extérieure à l'individu. C'est toutefois avec ces concepts élaborés qu'il va appréhender le monde et le temps. Damasio écrit dans "  Le sentiment même de soi " : " Sans le récit de la conscience - noyau, ou sans le Soi - central transitoire qui l'accompagne, nous n'aurions aucune connaissance du moment présent, des évènements du passé ou des anticipations du futur que nous avons gardé en mémoire ". La perception que j'ai de la réalité d'une pierre est différente de celle qu'aura mon voisin, mais cela ne met pas en cause l'existence et la réalité de la pierre. Si je me cogne contre la pierre, j'aurai réellement mal, mais je serai le seul à éprouver la réalité de ma douleur, qui pourra être très différente selon le contexte, pour un même choc. Partant d'une différentiation entre sensation et perception, je serai tenté d'élargir ces trois niveaux de la conscience. La différence entre sensation et perception provient essentiellement de l'effecteur primaire qui dans une perception est l'un des organes des sens et dans la sensation est constitué de récepteurs spécifiques activés par exemple par la natrémie pour la soif ou l'hypoglycémie pour la faim. Le mécanisme de transmission de ces perceptions et de ces sensations est génétiquement câblé, transportant les informations des organes des sens, pour les perceptions, des récepteurs des centres, pour les sensations, vers les aires associatives et corticales correspondantes. Les réponses motrices et végétatives qui en résultent peuvent être à type d'arc réflexe ou plus complexes à type de comportement instinctif. Les trois niveaux que l'on peut envisager correspondent  au premier niveau à la sensation elle-même et ses conséquences, telle une pulsion sexuelle et la tachycardie qui l'accompagne, réalisant un état physiologique. Le second niveau serait celui de l'émotion qui dans l'exemple de l'acte sexuel conduirait au plaisir. Les états physiologiques et émotionnels peuvent se rencontrer chez l'animal et engendrer des comportements de nature essentiellement instinctive. Le troisième niveau d'ordre supérieur est le propre de l'homme par la mise en œuvre de ses fonctions cognitives que l'on pourrait caractériser sous le vocable de sentiment, de ses formes les plus simples aux plus élevées de sublimation, correspondant à l'amour dans l'exemple pris pour illustrer les deux premiers niveaux. A ce haut niveau de conceptualisation, l'amour peut s'abstraire de toute connotation sexuelle qu'il s'agisse de l'amour du prochain et de l'amour de Dieu pour le mystique.  
Dans cette stratification des phénomènes, je suis amené à me démarquer de Derek Denton, dont le concept d'émotion primordiale s'apparente davantage à une sensation, à ce titre proche des perceptions, même capable d'engendrer des comportements instinctifs plus ou moins complexes. La classification des émotions de Damasio cadre en revanche totalement avec la notion de niveau 2, même s'il distingue des émotions primaires " universelles ", telles que joie, tristesse, peur, colère surprise, dégoût, qui n'ont rien à voir avec les " émotions primordiales " de Derek Denton, et des émotions " sociales " telles que jalousie, culpabilité, orgueil ou des émotions " d'arrière plan " comme bien-être, malaise, calme, tension.

L'émotion n'est pas un simple vestige de l'évolution, mais une incarnation de la logique de survie. " Les émotions sont des ensembles compliqués de réponses chimiques et neuronales qui forment une configuration…. Leur rôle est d'aider l'organisme à se maintenir en vie. " Un système de " boucle corporelle " fait intervenir des signaux humoraux, messages chimiques convoyés par le sang, et des signaux neuronaux, messages électriques à substratum chimiques acheminés par les voies de conduction neuronales. 
Au niveau le plus fondamental les émotions font partie de la régulation homéostatique. Elles sont l'un des effecteurs de la réaction de stress décrite par Hans Selye produisant une réaction en chaîne neuroendocrinienne, métabolique et immunitaire. La première conséquence de cette réaction est quasiment instantanée. C'est la réaction neuro adrénergique liée à la libération brutale des catécholamines par la médullosurrénale responsable  de la tachycardie et des sudations. De manière légèrement différée, la libération des neuropeptides hypothalamiques conduira, après clivage de la proopiomélanocortine, à l'apparition de béta endorphine et d'ACTH responsable d'une activation de l'axe cortico surrénalien,  élément essentiel de défense contre l'aggression. Les sites de l'induction de l'émotion, démontrés par la neuro imagerie fonctionnelle, sont l'amygdale, le cortex pré frontal, l'hypothalamus et le télencéphale basal, en particulier la substance grise périaqueducale qui est le lieu principal de synthèse des neuropeptides précurseurs des endorphines. Ainsi se trouve bouclé le lien qui unit émotion et défense de l'organisme. L'émotion est un aspect de la conscience en contribuant à l'acheminement de signaux inconscients. Pour Damasio, la conscience n'existe qu'avec le sentiment de soi : "  Le soi apparent émerge comme le sentiment de ce que l'on sent. ". Dolan, comme Damasio, fait également une distinction entre émotion et sentiment, mais situe l'émotion à un niveau différent des " émotions primordiales " de Derek Denton qui serait au niveau que je considère de niveau 1, correspondant à la sensation et à la perception. De la définition qu'il en donne, il est amené à en déduire que : "  Les processus qui génèrent les émotions reflètent une organisation neuronale cohérente, intégrative et génétiquement déterminée dont le siège principal se situe au niveau du télencéphale, un système unifié, distribué mais fonctionnel. La conscience a probablement émergé dans l'histoire phylogénétique au moment de l'élaboration des connexions du mésencéphale avec le télencéphale en développement. "  Ceci revient à dire que la conscience est apparue très tôt dans l'évolution des espèces, comme l'a montré Darwin dans l'  " Expression de l'émotion chez l'homme et les animaux " et que le processus ayant abouti à la conscience d'ordre supérieur chez l'homme s'inscrit dans la dynamique de l'évolution. La distinction entre la conception de Denton et de Damasio est essentielle. Pour Denton, l'émotion précède la conscience sous forme d'excitation impérieuse, d'intention compulsive, appropriées à la survie de l'espèce. 
Chez Antonio Damasio, la conscience précède l'émotion qui elle-même donnera naissance à des sentiments complexes en impliquant de nombreuses connections cérébrales impliquant des souvenirs, la mémoire, des associations d'idées, les concepts, et des raisonnements, l'intelligence. Les sentiments sont les processus mentaux les plus complexes dans la mesure où ils impliquent tous les autres et qu'à un moment donné ils intègrent l'intention, la volonté. La diversité des émotions est infinie. L'émotion et la conscience -noyau sont manifestement associées. Les émotions disparaissent avec les altérations de la conscience-noyau alors qu'elles sont conservées avec celles de la conscience - étendue.

La conscience - étendue couvre un champs plus vaste que celui de la conscience - noyau, cantonnée à l'ici et au maintenant : elle s'étends vers le passé et l'avenir. Elle peut englober toute la vie d'un individu et le situer par rapport au monde qui l'entoure. Elle conditionne la possibilité de créer. Elle résulte de la convergence de deux facultés, celle d'apprendre et de garder la trace d'innombrables expériences antérieures, celle de réactiver ces archives. Une " mémoire de travail " est nécessaire pour maintenir disponibles les " images " en cours d'utilisation, quelques secondes pour la conscience - noyau, de plusieurs secondes à une minute pour la conscience - étendue.
L'étude des pathologies neurologiques est fondamentale pour comprendre la production de l'esprit conscient. L'aphasie globale montre que l'esprit est un processus où les mots n'ont plus cours réfutant le rôle du langage dans son apparition. Les différentes formes d'amnésie permettent de distinguer l'intervention de la mémoire court terme dans la mémoire - noyau et de la conscience long terme, ou mémoire de travail, indispensable à la constitution de la mémoire - étendue. Celle-ci est impliquée dans l'amnésie globale transitoire, dans la maladie d'Alzheimer, dans l'anosognosie (incapacité du patient de percevoir sa propre maladie) et l'asomatognosie (absence de reconnaissance du corps). Damasio résume l'analyse que l'on peut faire des mécanismes qui produisent la conscience : " Les différents aspects de la cognition- éveil, formation d'images, attention, mémoire de travail, mémoire conventionnelle, langage, intelligence- peuvent tous être séparés par une analyse appropriée et étudiés séparément en dépit du fait qu'ils opèrent ensemble, en accord parfait avec la conscience, comme un ensemble extrêmement harmonieux et virtuose. ". La complexité du processus rends improbable la conception " historique " partagée par Locke, Brentano, Kant, Freud et William James, de la conscience comme un " sens interne " de perception des images, refusée actuellement par les cognitivistes et les neuroscientifiques.
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