Prologue

Ecrire. Une envie. Une pulsion. Matérialiser une pensée qui s'impose, qui fuit, qui se dérobe. Les mots. Pour dire. Pour traduire les sensations, les pensées. Réfléchir les questions essentielles, existentielles. Au moins une fois. Eclairer. Clarifier mes idées. Pour moi sûrement, pour d'autres peut-être. Visions hypnagogiques, débutées aux frontières du conscient. Clair obscur de la conscience des prémisses de l'aube, des voyages aériens. Idées surgissant de partout et de nulle part, à profusion, aussi promptes à apparaître qu'à être oubliées. Lambeaux épars, flous qu'un effort de mémoire, au réveil, à l'arrivée parvient rarement à ranimer, à reconstituer.

Pensées à mi-chemin du rêve et de la réalité, affleurant la conscience comme des récifs où elles s'échouent.
Ephémère
Réfléchir c'est d'abord se poser des questions, pas forcément d'y répondre. La foi en Dieu permet de faire l'économie sinon des questions, du moins des réponses. Passer directement à Dieu comme explication globale, comme concept ultime, c'est court-circuiter toutes les étapes qui peuvent éventuellement y mener que sont les connaissances scientifiques, l'étonnement et la réflexion philosophique. La lecture des philosophes apporte des réponses, souvent diamétralement opposées. Pour beaucoup de philosophes, penser revient à citer d'autres philosophes ou à décortiquer des mots, de préférence grecs ou latins, pour les obliger à dire ce que souvent ils ne veulent pas.  Si un mot n'a pas la même signification pour tout le monde il doit être abandonné car il manque au rôle du langage qui est la communication, le transfert de concepts. Fatras incompréhensible, idées absconses, phraséologie convenue, jargon totalement hermétique, pensées ésotériques cachent parfois le vide. Pourquoi faire simple quand on peut se délecter à faire compliqué. La force de la pensée grecque résidait dans son universalité et son aptitude à communiquer et à transmettre. La séparation de la philosophie de la littérature et des sciences a conduit les philosophes à employer un langage de plus en plus ésotérique d'autant que la mode n'est pas à la clarté. Dans la philosophie comme dans l'art, il est difficile de faire du neuf, avec le sentiment complaisamment répandu qu'avec les grecs tout avait été dit. " La philosophie occidentale n'est au fond rien d'autre qu'une série de notes au bas des pages de Platon " écrivait Alfred North Whitehead.

Avec les philosophes on a l'impression que tout a été dit mais que rien n'est résolu. La richesse de la pensée philosophique a de quoi décourager par avance toute tentative de penser, surtout quand on a ni l'envie, ni la compétence d'en faire l'exégèse. Tout à fait par hasard, j'ai acheté le même jour un ouvrage collectif de plus de mille pages " Les philosophes et la science " réalisé sous la direction de Pierre Wagner, et le livre de Claude Allègre " Un peu de science pour tout le monde ". L'introduction de 65 pages de Pierre Wagner donne tout de suite le ton, venant après l'ajout, collé en première page de couverture, d'un tableau de classification se rapportant au chapitre IV " La science dans l'Encyclopédie " dont l'aspect rébarbatif n'a d'égal que le caractère académique. Dans cette longue préface, on a le sentiment que la science s'est arrêtée avant le début du XXème siècle et que l'histoire de la philosophie est constituée d'une longue litanie de noms mis sur le même plan. Cette vision encyclopédique du savoir philosophique apparaît assez caractéristique d'une certaine forme d'enseignement de la philosophie qui en a découragé plus d'un et qui rend compte du caractère " rebelle " d'un Michel Onfray. Par comparaison, le livre de Claude Allègre est une bouffée d'oxygène, dans un langage simple, clair et didactique. Cela ne l'empêche pas de rapporter les progrès les plus significatifs et les plus récents des sciences, de les raccorder et de les mettre en perspective. Le caractère iconoclaste, qui lui a valu la vindicte du Mammouth, l'Education Nationale, s'applique également au jugement de monuments de la philosophie auxquels il ne craint pas de reprocher l'impact négatif qu'ils ont pu avoir en faisant obstacle au progrès des idées. Aristote n'y échappe pas qui a fait perdre vingt siècles à l'évolution des connaissances scientifiques, la vision aristotélicienne du monde étant relayée, figée et statufiée par la religion catholique. Descartes a contribué à conférer à la pensée scientifique et philosophique française, pendant près de trois siècles, une rigidité à l'opposé de l'empirisme et du pragmatisme anglo-saxon. Enfin, Auguste Comte et le positivisme ont imposé à la fin du XIXème siècle une dictature intellectuelle sous couvert de rationalisme. " Les dégâts causés par cette clique furent considérables " écrit Claude Allègre, considérant le positivisme comme une doctrine catastrophique. La raison est au point de départ un refus de l'atome, comme Aristote vis-à-vis de Démocrite, et à l'arrivée, avec le soutien de grandes figures de la chimie, comme Marcellin Berthelot, le bannissement du microscope, du télescope et le déni des probabilités.
Le point de départ de ma propre réflexion est une tentative d'actualiser la pensée philosophique en l'analysant à la lumière des connaissances les plus récentes de la science. Pour avancer en terrain solide, dans ce que Bernard d'Espagnat appelle la " quête du sens du sens ", il faut prendre le temps de s'informer de certains traits essentiels des théories scientifiques nouvelles.  Pendant vingt siècles, de 500 avant Jésus Christ jusqu'à 1500 de notre ère, la philosophie a été dominée par Aristote et elle englobait tout ce que nous appelons la " science ". Mais avec le recul du temps on constate qu'Aristote que l'on peut considérer comme le créateur de la logique, de la méthode scientifique et de la métaphysique, s'est à peu près trompé sur tout. Il a constamment pris le contre-pied de Platon, son maître, il a nié les idées de Démocrite sur les atomes et le vide. L'oubli de la théorie des atomes a pu durer deux mille ans car elle fut relayée par l'église catholique qui condamnait ses tenants à être excommuniés et brûlés vifs. Arthur Koestler, en 1960, dans "  les somnambules " écrivait : " La Physique d'Aristote est réellement une pseudo - science dont il n'est pas sorti en deux mille ans une seule découverte, une seule invention, une seule idée neuve. " Aristote avait adopté la théorie d'Empédocle d'Agrigente selon laquelle la matière est composée de quatre éléments : le feu, l'air, la terre et l'eau correspondant à quatre qualités fondamentales : le chaud, le froid, le sec et l'humide.

On peut concevoir que dans l'état d'avancement des connaissances de l'époque, cette approche concrète était frappée du sceau du bon sens. 
Nikolaus Kopernikus
Ce qui l'est moins c'est le dogmatisme qui en a découlé et qui a stérilisé toute recherche scientifique pendant vingt siècles. Il fallut attendre Galilée, Copernic pour que fussent remises en question les théories d'Aristote mais ils furent mis en demeure de renoncer à leurs découvertes. Giordano Bruno avait été brûlé à Rome en 1600 par l'Inquisition pour avoir défendu l'idée d'atome et d'infinité de l'univers. Le Traité du Monde de Descartes ne fut publié qu'en 1701, plus de 50 ans après sa mort, par crainte de l'Inquisition. Descartes a été considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie moderne. Il introduisit une méthode de pensée, le doute méthodique, qu'il décrivit dans le Discours de la méthode. Dans la 6ème méditation il écrit : " …je me persuadais que je n'avais aucune (idée) dans l'entendement que je n'eusse d'abord eue dans le sens "  " Nihil est in intellectu quod prius est in sensu. " Cette approche qui aurait dû lui garantir de rester au niveau de la preuve ne l'empêcha pas de considérer la pensée et l'esprit comme étant d'une autre nature que le corps, la matière, éludant les données de la biologie. Il faut dire à sa décharge que la biologie à cette époque manquait de preuves. 
L'erreur de Descartes fut probablement de conclure au " Je pense donc je suis " sans y appliquer le doute méthodique qu'il préconisait .L'esprit cartésien persistera longtemps en France malgré le jugement définitif de Pascal : "  inutile et incertain " Descartes. Bien longtemps après la critique de la conception dualiste de Descartes par Spinoza, les réponses d'ordre philosophiques des empiristes britanniques Locke, Berkeley et Hume, le dualisme cartésien oppose encore les penseurs modernes à propos de l'esprit. Il faudra pour l'écarter apporter avec la neurobiologie moderne la preuve de la relation existant entre la conscience et le cerveau. " Nous allons connaître de mieux en mieux la physiologie propre au traitement des images mentales, ce qui nous permettra de comprendre de mieux en mieux les mécanismes qui sous tendent l'esprit et la conscience. " La science ne remplacera jamais la philosophie, mais la philosophie ne peut plus ignorer le progrès des connaissances scientifiques. Relier ce qu'apporte à la fois la biologie et la physique devrait permettre d'enrichir la philosophie et garantir son harmonisation avec la science. La philosophie a besoin d'un nouveau souffle. Les neurosciences joueront un rôle central dans cette évolution. Pour Platon, comme pour Pythagore, les sciences sont indissociables de la philosophie. 
Galilée
Aux frontières de la connaissance, les scientifiques redécouvrent la philosophie. Qu'ils soient physiciens, comme Albert Einstein, astrophysiciens, comme Stephen Hawkins, biologistes, comme François Jacob, Jacques Monod, neurobiologistes comme Gerald Edelman, Antonio Damasio ou Jean Pierre Changeux, tous se retrouvent derrière la porte et s'interrogent. Les physiciens théoriciens sont enclins à adopter une conception platonicienne de ce qui est, que Bernard d'Espagnat décrit comme un " logos " qui a " pour essence de subtiles symétries et harmonies ce qui en fait un réceptacle de beauté ". Il y a les philosophes, les savants mais aussi les poètes dont l'intuition s'aventure parfois sur les chemins inexplorés de la connaissance. Face à ce problème permanent et universel de la nature de l'être, l'approche occidentale, de l'antiquité grecque aux philosophes modernes ne saurait constituer le seul chemin. La pensée et les philosophies orientales constituent une autre voie, plus simple et plus proche de la nature, tels les principes du Dao.

Pour comprendre le sens de ma réflexion, quelques clefs sont nécessaires. Médecin anesthésiste réanimateur, j'ai travaillé toute ma carrière aux frontières de la vie et de la mort, de la conscience et de l'inconscient. Impliqué dans la prise en charge de la douleur, j'y suis venu d'abord par un intérêt pour la connaissance des phénomènes neurochimiques auxquels elle est sous tendue, avant de revenir à l'homme. L'approche du malade souffrant est fondée sur le caractère indissociable du somatique- le corps- et du psychisme- l'esprit. Retour aux sources de la médecine : l'art de soigner et la compassion.

Parvenu à l'age du bilan, la réflexion sur l'avenir devient plus prégnante. Ayant passé la plus grande partie de ma vie sans réfléchir à l'existence, vient le moment des questions.  Les événements de la vie m'ont fait ce que je suis. Mon environnement social et familial confortable  m'a davantage exposé au conformisme plutôt qu'à la révolte. Elevé dans une famille catholique, j'ai vécu ma jeunesse dans les certitudes reçues. Adulte, une vie linéaire, une carrière universitaire, m'ont le plus souvent dispensé de questions, laissées de toutes manières sans réponses. Aujourd'hui, je m'interroge. Comprendre pour ne pas mourir idiot.

Ephémère, le temps. Espace d'un instant. L'éphémère est un insecte dont la vie ne dure pas plus d'une journée. Comme la fleur d'hémérocalle qui s'épanouit et se flétrit du lever au coucher du soleil. Comme la rose de l'Ode à Cassandre de Pierre de Ronsard " puisqu'une telle fleur ne dure que du matin jusque au soir ". " Comme ton amour les fleurs s'ouvrent et se fanent, le fleuve, lui coule sans fin comme mon chagrin "  Liu Yuxi (772-842).

A cette échelle de temps, la vie d'un homme peut paraître longue, surtout avec l'augmentation constante de la moyenne d'espérance de vie. Mais, s'il faut une vie pour faire un homme, un instant suffit pour le faire disparaître. Sa vie tient à un fil que file la Parque. " Le temps est la plus petite chose dont nous disposons " écrivait Ernest Hemingway en 1950.

Comparée à l'existence de l'univers dans lequel il passera sa courte vie, l'échelle du temps est encore plus gigantesque. Selon les analyses des données recueillies en 2003 par le satellite WMAP, notre époque se situe à environ 13,7 milliards d'années du " Big-Bang " - sa création - et 10 milliards d'années du " Big-Crunch " -sa destruction finale supposée.

La place de l'Homme dans l'Univers se situe également entre l'infiniment petit des particules élémentaires et l'infiniment grand des galaxies les plus éloignées de notre système solaire. Au niveau de l'infiniment petit, la notion de matière, qui est notre référence en terme d'existence, se confond avec l'énergie, et au niveau de l'infiniment grand, l'expansion constante de l'univers interroge sur l'existence de ses frontières.

Perdu dans cette immensité dans laquelle il est peut être le seul à vouloir et à pouvoir comprendre, l'Homme se pose la question de son existence, par rapport à lui-même, en tant qu'être, par rapport à ses origines et aux origines de l'Univers qui l'entoure. N'est-il que l'" aboutissement " (?) d'un processus de sélection complexe dont Darwin aurait apporté l'explication, fruit du hasard et de l'environnement, qui a rendu possible cette mutation, ou faut-il y voir, comme dans le récit biblique,  l'accomplissement du dessein d'un Dieu créateur de l'Univers visible et invisible ?

Le temps et l'espace, qui constituent le cadre de vie de l'Homme fournissent, sinon la clef de la réponse, du moins la voie d'approche la plus objective car susceptible de reposer sur l'observation et bénéficier des données les plus récentes de la science. La seconde approche possible est celle de l'analyse de la pensée humaine, individuelle et collective, fondement de l'existence même de l'homme : " Je pense donc je suis ". Cette pensée, qui s'arrête avec l'existence de l'individu, peut se transmettre par le savoir et l'expérience, de génération en génération, conduisant au développement prodigieux des connaissances et de l'intelligence humaine. Néanmoins, le dilemme du lien entre l'être et la pensée, résumé par le " Cogito ergo sum ", est présent chez les premiers philosophes grecs dont la pensée va engendrer la philosophie occidentale. Deux courants de pensée semblent s'affronter entre Parménide qui avance : " Le penser et l'être sont la même chose ", et Héraclite pour qui il y a une opposition entre l'être et la pensée, le logos et la phusis. Martin Heidegger fait une analyse mot à mot de la phrase de Parménide pour étayer sa démonstration que " ce qu'exprime le dict de Parménide est une détermination de l'essence de l'homme à partir de l'estance de l'être lui-même. ", ce à quoi il ajoute : " La détermination de l'essence de l'homme n'est jamais une réponse, mais essentiellement une question. " Il considère donc que la question fondamentale de la métaphysique est : " Pourquoi donc y a-il l'étant et non pas plutôt rien ? " Cette formulation, dont il reconnaît lui-même que la seconde partie est redondante de la première, est effectivement la question primordiale, sans pour autant être celle par laquelle il faut commencer. Les questions sur le temps, l'espace, l'équilibre, la pensée peut constituer autant d'interrogations préalables à la question fondamentale de l'être. " Le concept d'être est un concept ultime."
Emmanuel Kant


Depuis Leibnitz, on ne peut plus étudier que conjointement l'espace et le temps, que Kant considère comme les deux formes d'intuition sensible.

" Le temps n'est pas chose objective et réelle, il n'est ni substance, ni accident, ni rapport : il est la condition subjective qui rends possible la coordination par l'esprit humain de tous les objets sensibles selon une loi déterminée : il est intuition pure. " Cette phrase d'Emmanuel Kant peut se résumer dans le concept d' " idéalité transcendantale. " Temps et espace sont donc étroitement liés et la réflexion sur l'un ne peut se concevoir sans une analyse approfondie de l'autre que la science moderne associe dans la notion d'espace - temps.
Dès la plus haute antiquité, les philosophes se sont penchés sur la question, en particulier les philosophes grecs dont la contribution à la compréhension de l'Homme surpassait de loin celle des scientifiques de l'époque, réduite par le manque de moyens, à l'observation des phénomènes. Pour Heidegger : " Le penser de Parménide et d'Héraclite est encore poétique, c'est à dire ici : philosophique et non scientifique. ".Ce caractère poétique des origines de la philosophie grecque le conduit à rechercher d'autres esquisses poétiques de l'être-homme chez les auteurs grecs comme dans l'Antigone de Sophocle. Ce n'est que dans les deux derniers siècles avant notre ère que le clivage s'est opéré entre philosophes et scientifiques, avec l'apparition d'une pensée scientifique à laquelle on peut attacher les noms de Pythagore et Archimède qui jetaient les bases des mathématiques et de la physique.

Toutes les grandes civilisations de l'Antiquité apporteront leur contribution à la connaissance tandis que les grands penseurs chrétiens comme Saint Augustin rechercheront, à travers leur réflexion sur le temps et l'existence, une justification à leur foi, tout en reconnaissant : "  Quand on me le demande pas, je sais ce qu'est le temps ; quand on me le demande, je ne le sais plus ".  A cette interrogation correspond celle de Derek Denton sur la nature de l'émotion pratiquement dans les mêmes termes : " Tout le monde sait ce que c'est jusqu'à ce qu'il soit question d'en donner une définition. "

Avec la Renaissance, la science va remettre en cause la vision de l'Univers, se heurtant comme Galilée à la doctrine de l'Eglise, bien qu'il  fut profondément croyant et qu'il recherchait la marque de Dieu dans cet univers dont il tentait de percer les secrets. Il n'échappera aux foudres de l'inquisition qu'en abjurant ses convictions scientifiques. Copernic ne remettait pas en cause la vision du monde afin d'éviter les conflits avec l'Eglise. Ses travaux ne seront pas publiés de son vivant. Les premières tentatives de libérer la science des impératifs des croyances, de l'autoritarisme des dogmes révélés ou d'une idéologie seront brisées par le fanatisme religieux. Le triomphe de l'obscurantisme n'aura qu'un temps car la vérité est rebelle.  Avec Newton, un pas de géant est franchi, grâce à la théorie de la gravitation universelle. La démarche scientifique basée sur l'observation permet la conceptualisation et l'élaboration de théories. " Toute la science ", disait Einstein, " n'est rien de plus qu'un raffinement de la pensée de tous les jours ". Plus tard, en Biologie et en Médecine, la méthode expérimentale, mise à l'honneur par Claude Bernard, assurera les fondements de la médecine clinique.


A partir du début du XXeme siècle, une profonde mutation de la pensée scientifique apparaît, qui repose sur deux théories fondamentales qui vont révolutionner la conception de l'espace et du temps : la théorie de la Relativité avec Einstein et la théorie des Quanta de Max Planck. Ces théories élaborées pour pallier les carences de la physique et de la cosmologie traditionnelle, sont validées à posteriori par l'observation des phénomènes grâce à une instrumentation de plus en plus sophistiquée. Elles demeureront valables jusqu'à ce que l'observation de phénomènes qu'elles ne peuvent expliquer impose l'élaboration de nouvelles théories qui resteront valides jusqu'à ce qu'elles mêmes soient prises en défaut. Les avancées de la science supposent le sacrifice des concepts et des théories antérieurs.
Albert Einstein
Les progrès de la science et de la technologie moderne, permettant l'approche de l'infiniment petit comme de l'infiniment lointain, la connaissance du début et de l'évolution de l'univers, la démonstration des mécanismes les plus intimes de la vie, avec la génétique, des processus cérébraux par les neurosciences, ont  propulsé les scientifiques sur le devant de la scène. Les philosophes sont dépassés dans leur réflexion sur le temps, l'espace et la pensée par les scientifiques. Même si aucun scientifique ne peut se targuer d'avoir percé les mystères de l'Univers, aucun philosophe ne peut plus avancer dans sa réflexion sans faire référence aux acquis de la science. Robert Clarke écrit : " Les physiciens et surtout les biologistes apportent un démenti raisonné et argumenté aux discussions philosophiques qui apparaissent bien vaines après leurs propos. " Plus que jamais le philosophe est nécessaire mais il doit adopter une démarche expérimentale, et intégrer comme base de départ de sa réflexion les données actuelles de la science. La phénoménologie ne peut se limiter à l'observation et à l'analyse des évènements et des comportements. Les données actuelles de la science comportent, dans les domaines, tant de l'infiniment grand que l'infiniment petit, des certitudes, hors de portée du visible. Il est demandé au philosophe moderne un acte de foi dans la science, comme autrefois le savant devait faire référence au divin et faire un acte de foi dans un créateur. Faut-il comme le réclament Auguste Comte et les positivistes  "  renoncer à connaître la nature intime de choses et le mode de génération des phénomènes " ? Toute la science moderne a pour principal objet la compréhension. Se borner à l'observation et à l'expérimentation revient à se priver de l'essentiel. Expliquer est fondamental en sciences mais aussi en philosophie : " expliquer c'est faire apparaître des raisons là où il n'y a que des faits ". Expliquer c'est toujours relier, comparer des ressemblances, nommer, classer. Ce faisant le processus intellectuel rejoint le phénomène neuronal qui est de trouver de nouveau chemins parmi les milliard de synapses possibles dans le cerveau. Principe d'intelligibilité, principe d'explication sont deux modes de pensée partant du connu, du reconnu au niveau des perceptions, des concepts pour aborder les rivages nouveaux de la découverte. La grandeur de la science est de décoder progressivement les lois secrètes de la nature et les lois qui régissent l'univers.

L'intégration des données actuelles de la science ne fait que repousser le domaine de la connaissance, rendant de plus en plus prégnantes les questions ontologiques fondamentales auxquelles la science n'a pas forcément vocation à apporter de réponse. Tout au plus un observateur impartial ne pourra que s'émerveiller de l'ingéniosité des mécanismes intimes de l'Univers, de la biologie et comme les anciens s'émouvaient devant les merveilles de la nature y rechercher la marque d'un créateur. Cet étonnement philosophique, cette " quête admirative du monde " n'a rien à voir avec la réponse maquillée de science que sont les formes les plus agressives et prosélytes du créationnisme en vogue dans certains milieux aux Etats-Unis.

On ne peut tenir un raisonnement philosophique aujourd'hui sans faire référence aux connaissances scientifiques modernes, uniquement en citant les philosophes, des grecs aux phénoménologistes, en passant par Kant et Spinoza. La science n'apporte pas de solutions aux questions ontologiques fondamentales mais elle les illumine d'un jour nouveau, qui conduit à récuser les anciennes hypothèses pour en formuler de nouvelles. Je me démarquerai donc totalement de Martin Heidegger qui, dans Introduction à la métaphysique écrivait : " La philosophie ne prends jamais naissance à partir de la science, ni grâce à la science. La philosophie ne se laisse jamais coordonner avec les sciences. "  Certes, la philosophie se trouve dans un tout autre domaine et constitue une autre approche de penser, au même titre que la poésie et la création artistique, mais il serait absurde de refuser l'apport de la science comme base de la réflexion. En 1934, Gaston Bachelard, dans " Le nouvel esprit scientifique " écrivait : " Tôt ou tard, c'est la pensée scientifique qui deviendra le thème fondamental de la polémique philosophique ; cette pensée conduira à substituer aux métaphysiques intuitives et immédiates les métaphysiques discursives objectivement rectifiées "….. " La science crée en effet de la philosophie. Le philosophe doit donc infléchir son langage pour traduire la pensée contemporaine dans sa souplesse et sa mobilité. " Plus un concept philosophique est étendu, plus son contenu est indéterminé et vide, plus un concept scientifique est général, plus une loi physique est universelle, plus ils s'approchent de l'essentiel.
Gaston Bachelard.
Avec l'aimable autorisation de l'Association des amis de Gaston Bachelard.
La science permet-elle de définir ce qu'est le temps, ce qu'est l'espace ? Certainement pas, tout au plus permet-elle de dire ce qu'ils ne sont pas. La physique actuelle, de l'infiniment petit, oblige à réviser un certain nombre de connaissances et rend obsolètes les concepts que l'on pouvait avoir du temps et de l'espace. La connaissance est faite de concepts solubles et non de dogmes intangibles qui supposeraient la réalité démasquée. Le pessimisme de Heidegger disant  " l'enracinement des sciences dans leur fondement essentiel est bel et bien mort. La science ne peut nullement en tant que science produire un réveil de l'esprit " est contredit par l'incidence philosophique des découvertes de la science moderne et par la réflexion des plus grands scientifiques qui, comme Albert Einstein, ont révolutionné nos connaissances. Dans " Comment je vois le monde ", Albert Einstein écrivait en 1934 : " L'homme éprouve l'inanité des désirs et des buts humains et le caractère sublime et merveilleux de l'ordre qui se révèle dans la nature et le monde de la pensée. Il ressent son existence individuelle comme une sorte de prison et veut vivre la totalité de ce qui est comme une chose qui a une unité et un sens. ". Dans leur dialogue, sous le titre " Matière à pensée ", Jean-Pierre Changeux et Alain Connes rappellent la conception de Taine dans " De l'Intelligence " écrivant : " ce philosophe qui daignait encore prendre en compte les données de la science, en particulier des sciences du système nerveux, préoccupation qui, depuis Sartre, Foucault et leurs successeurs, a été oubliée de beaucoup de nos philosophes contemporains, au profit de la psychanalyse, bien que de notables exceptions commencent à faire entendre leur voix. "  Jean Kovalevsky écrivait : "  Il n'est pas possible de répondre à la question du pourquoi sans connaître le comment " et inversement, une vision globale du monde " ne peut se passer d'une interprétation philosophique explicite ou implicite des grands problèmes qui se posent à l'esprit. ". Dans sa préface à " Biologie de la conscience ", Gérald Edelman écrit : " Nous n'en sommes qu'au début de la révolution des neurosciences. Lorsqu'elle sera achevée, nous comprendrons ce qui régit notre nature, et aussi comment nous faisons pour comprendre le monde. En fait, ce qui se passe actuellement dans les neurosciences peut être considéré comme le prélude à la plus grande des révolutions scientifiques, une révolution aux répercussions sociales inévitables et fondamentales. " Quelque soit la complexité de la découverte de l'univers, la compréhension des mécanismes du cerveau s'annonce comme un défi encore plus difficile que l'infiniment grand et l'infiniment petit défrichés par la physique. Cela n'est pas une raison pour penser que l'on y parviendra pas, tant sont grands les progrès des neurosciences. Dans "  The undiscovered mind ", Denis Horgan écrit : " En ce qui concerne le cerveau humain, il se pourrait qu'il n'existe aucune idée unificatrice susceptible de transformer le chaos en chose ordonnée. "  Néanmoins, aujourd'hui, l'ambition des neurosciences est de comprendre. Nous devons prendre en compte la neurochimie, l'enregistrement des réseaux neuronaux ou la neuro-imagerie.

L'objectif ambitieux de cet essai sera une tentative de rejoindre l'approche philosophique et scientifique de l'Homme et de l'Univers. Rien de moins et gageure supplémentaire, en essayant d'être le plus simple possible. Le simple est toujours le simplifié, par essence approximatif donc inexact.

E comme Ephémère, Espace, Equilibre, Esprit, Emotion, Etre, Energie, Esthétique, Ethique,  Einstein, ½ mv2…. et surtout comme Enigme.
Ephemère. Source : Fond Ecran gratuit

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