Beauté nationale brute


Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger.

Chateaubriand, Voyage en Italie


* Un album est disponible en cliquant sur le diaporama en bas de la page.



Le Bhoutan, petit pays de 650 000 habitants, longtemps méconnu, entouré de deux très grands et puissants voisins, l'Inde et la Chine, lové aux pieds des sommets géants de l'Himalaya, a inventé un concept nouveau : le bonheur national brut. Ce concept s'oppose à celui purement matérialiste de produit national brut pour servir d'échelle de développement du pays. Néanmoins, la vie est loin d'être facile pour la plupart de ses habitants. L'agriculture, le plus souvent en terrasse, ne bénéficie encore d'aucun machinisme. Les femmes plantent le riz à la main, plant par plant, réparent les routes en cassant les cailloux au marteau ou les entretiennent en les balayant avec un faisceau de branchages. Mais ce pays, longtemps maintenu à l'écart de la " civilisation ", a une âme et entends la garder. Seul pays où la religion d'état est le bouddhisme tantrique, qui est plus une philosophie qu'une religion, ses préceptes gouvernent tous les aspects de la vie quotidienne. Parmi ces préceptes, le respect des autres, des animaux et de la nature, constitue en soi une exception dans un monde de violence, de destruction et de pollution.

A ce concept de bonheur national brut, il est possible de joindre celui de la beauté. Celle-ci procède à la fois de la nature et des œuvres produites par les hommes. Cette symbiose de la beauté de la nature et de l'art, qui constitue la trame de cet essai, n'est nulle part aussi présente qu'au Bhoutan. La nature y est somptueuse et préservée. Elle associe dans un vaste registre la majesté des sommets enneigés, la luxuriance des forêts, l'abondance de la flore dans son état primitif, de l'humble pavot bleu aux magnolias et rhododendrons géants. 

Rarement visibles des vallées, les sommets himalayens déroulent en un panorama immense, sur des centaines de kilomètres, leurs rochers enneigés, leurs glaciers scintillants sur fond d'azur et de camaïeu des vallées, lors du survol en avion de la chaîne. Les forêts profondes alternent de multiples essences dans une vaste palette de verts, ne s'arrêtant que pour laisser place aux cultures en terrasses. L'arbre y est considéré comme un trésor, tant pour le chauffage et la construction des maisons, que pour sa beauté. Son bois, sculpté et orné de multiples peintures traditionnelles, servira à la décoration des maisons qui s'intègrent à ce paysage de montagnes, à la manière des chalets alpins.
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Sommets himalayens vus d'avion
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Dzong de Punakha

La qualité des décorations se manifeste à son apogée dans les dzongs. Ces anciennes forteresses, à la fois monastères et sièges du pouvoir civil, témoignent de l'interpénétration de l'état et de la religion. La recherche du beau est omniprésente et la dichotomie entre artistes et artisans est ténue. Certes, les peintres de fresques, de thangkas ou de mandalas, reproduisent à l'infini des thèmes et des figures traditionnelles, ils utilisent comme tout bon artisan des supports d'origine naturelle, faits à la main, des pigments provenant de minéraux ou de plantes, ils passent des mois de labeur sur leur ouvrage, en quête de perfection. L'esprit qui anime ces œuvres est bien entendu religieux et la symbolique, voire l'ésotérisme, est constante.

La représentation répond au besoin pédagogique de l'enseignement de l'histoire et du message de Bouddha. Il faut donc que l'expression soit figurative pour être comprise. Dans la salle de prière du dzong de Punakha, une fresque de la vie de Bouddha se déroule sur les murs à la manière d'une bande dessinée. Les couleurs en ont été récemment ravivées, lui conférant une grande fraîcheur et une luminosité contrastant avec la pénombre du lieu. De manière étonnante les vies de Bouddha et de Jésus semblent constituer une histoire parallèle où l'on retrouve la conception divine, le lignage royal, une période de jeûne prolongé, une illumination ou transfiguration, l'enseignement au milieu de 16 au lieu de 12 disciples, la promesse d'un retour après la mort. Ces traits sont présents dans l'inconscient collectif des peuples qui aspirent au merveilleux, au magique ou au sublime.

Une telle œuvre concentre tout ce que j'ai préalablement condamné : le figuratif utilitaire et le symbole. Pourquoi donc, en dehors de la qualité de l'exécution, ai-je été séduit par une telle œuvre ? Elle parle même à un non bouddhiste car le message délivré par l'artiste va au delà de la mission d'enseignement qui lui était dévolue. Consciente ou inconsciente, il y a manifestement une recherche du beau, non pas pour plaire, mais pour communiquer, sans doute autre chose que le seul fait religieux. Il en était probablement de même des sculpteurs des églises romanes, des architectes du gothique, des peintres des fresques des couvents et des églises de Florence. Certes la foi les animait, mais que mettaient ils d'autre dans la peinture d'un paysage, d'un visage ou d'un corps de femme ? L'inquisition n'étant plus là pour me faire abjurer, je prends le pari que la piété n'était pas leur seule source d'inspiration et que la recherche de la beauté avait d'autres motivations que la louange de Dieu.

Certains thangkas et mandalas sont d'une surprenante modernité. L'un d'entre eux, dans l'entrée du dzong de Punakha, est un ancien calendrier astral. Il s'apparente à une toile de Vasarely, constitué de multiples carrés, à la manière d'un échiquier reposant sur l'un de ses angles. Chacun de ces carrés comporte un texte, l'ensemble constituant un poème que seuls les moines érudits peuvent comprendre. Une tradition bouddhiste est à cet égard très belle : de nombreuses guirlandes de petits drapeaux sont disposés sur les stupas ou sur le sommet de collines de manière à ce que le vent emporte ces mots et ces pensées pour les disséminer dans le monde entier.
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Kyilkhor cosmique de Punakha

Un autre kyilkhor (mandala en sanscrit) surprend également par l'entrecroisement d'orbites visualisant symboliquement l'organisation mystique du cosmos et représente l'univers tel qu'il est décrit dans le traité de la roue de l'existence. Ces orbites évoquent aussi bien celles des planètes que des électrons gravitant autour du noyau de l'atome. A l'époque où ce mandala fut réalisé, leur auteur ne connaissait pas plus la cosmologie céleste que la structure des atomes, de ces orbites curieusement similaires dans l'infiniment grand et l'infiniment petit. Le mandala représente le cosmos vu d'en haut, divisé en  quatre cercles concentriques d'épaisseur et de couleur différentes, gravitant autour du cercle central figurant l'axe du monde. Les copistes d'aujourd'hui n'hésitent pas à agrémenter ces orbites de planètes, avec notamment un Saturne entouré de ses anneaux. Il s'agit probablement d'une interprétation assez libre qui n'a pas grand-chose à voir avec la pensée bouddhique. Le manque de qualité de certaines de ces copies d'anciens fait ressortir l'excellence artistique des meilleures.
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Mandala de Paro
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Kyilkhor de Simthoka

Le kyilkhor que je préfère, qui se trouve dans le dzong de Simthoka, est l'image d'une perspective de carrés de couleur jaune, des plus grands au premier plan, aux plus petits en arrière fond. Les côtés des carrés sous tendent quatre parois de couleurs différentes représentant les éléments vitaux : l'air, la terre, l'eau et le feu. Ils symbolisent les montagnes tandis que des cercles de couleur différente représentent les douze mois de l'année. La révolution du soleil est représentée par une ligne rouge passant d'un cercle à l'autre définit l'intervalle entre deux lunes. Cette symbolique n'a pour moi aucun intérêt autre qu'intellectuel et seule la beauté de l'ensemble m'émeut par la pureté des formes et des couleurs. Peut-être pourrais je y prendre davantage de plaisir si ma perception de l'image ne s'arrêtait pas à l'apparence mais intégrait la signification qui lui est donnée et du message qu'elle est censée porter ? La réalité sous jacente à l'image est toute autre si les symboles s'effacent. 

Le problème tient alors à l'impossibilité de savoir et d'exprimer le ressenti de la beauté de l'image. C'est un ailleurs qui pour moi n'a rien de religieux. Je suis parfaitement capable de respecter, et même d'admirer, la foi des croyants, de quelque religion, mais le clergé et la liturgie constituent un premier obstacle infranchissable. A coté des splendeurs de l'univers, la beauté des cathédrales, des cloîtres, de la statuaire, des vitraux et des peintures interpellent sur l'existence d'un Dieu et d'un au-delà. Françoise Pommaret, dont les connaissances et les écrits sur le Bhoutan sont remarquables, écrit à propos du bouddhisme : " …toutes les divinités sont les représentations d'idées et n'ont aucune réalité en soi ". Ce qui fait l'intérêt du bouddhisme et du christianisme, et probablement d'autres religions, est le message délivré, alors que la réalité historique se perds dans la nuit des temps et ne survit qu'à travers des légendes. Ces messages s'appuient sur des valeurs et des vertus humaines, tandis que les légendes sont issues de l'inconscient collectif des peuples.

La beauté du Bhoutan, de ses paysages, de ses dzongs, de son art est en accord avec la pensée du Bouddha. La rencontre de la beauté de la nature et de l'art dans ce pays en marge des excès de la vie moderne va dans le sens de la réflexion menée dans cet essai, de même que la conception du bouddhisme tantrique que Françoise Pommaret résume en écrivant : " … les choses n'ont qu'une existence phénoménale et ne sont réelles que sur le plan de la Vérité relative. Les phénomènes n'ont pas d'existence propre et bien qu'ils donnent l'illusion d'être réels, ils n'existent pas sur le plan de la Vérité absolue ".
Album du Bhoutan
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