Shitao, les peintres chinois de la voie excentrique


La peinture chinoise repose sur des traditions millénaires et sur une cosmologie issue de la pensée taoïste, confucéenne et bouddhique. Considérée comme une pratique sacrée, elle révèle le mystère de l'univers.  Ses liens avec la calligraphie sont évidents, tant par ses origines que par l'usage primordial de l'encre et du pinceau et  l'intégration fréquente de poèmes calligraphiés dans le tableau lui-même. La pensée esthétique chinoise est fondée sur la conception organiciste de l'univers et les œuvres qui en sont issues reposent sur le rôle médiumnique de l'artiste qui recrée l'interaction souffle-esprit entre le Souffle primordial, dérivé du Vide originel, et celle des Souffles vitaux Yin et Yang. Leur interaction, sans cesse activée par le Souffle du Vide médian, régit la relation trinitaire entre Ciel, Terre et Homme. " Le Ciel donne, la Terre reçoit et fait croître, l'Homme accomplit ". Cette interaction permanente fait de la peinture, qui est un art essentiellement spatial, une représentation d'un espace-temps dynamique, le temps étant l'espace en mutation. En cela, l'art chinois rejoint les données les plus récentes de la science, d'un univers sorti du chaos, en constante expansion, constituant une fusion espace-temps. Il rejoint également les fondements de l'abstraction dont, pour Kandinsky, la notion centrale est celle du temps introduite par Rembrandt en peinture. Ce temps est celui de la liberté du cheminement de l'œil dans le tableau pour en saisir les passages de l'ombre à la lumière, de la recherche du sens. A la différence de la musique dont la temporalité est inhérente au mode d'expression, la peinture intègre le temps pour devenir signifiante. Par le caractère inachevé du tableau, l'artiste chinois lui confère une autonomie intrinsèque d'une entité vivante au destin temporel. Il en résulte qu'un tableau de paysage est souvent marqué par un mouvement… d'expansion et de circularité, ce qui correspond… à la conception spatio-temporelle de la cosmologie chinoise comme l'analyse François Cheng.

Aussi lointaines que remontent ses origines, la peinture chinoise respecte des canons de beauté qui auraient pu la faire verser dans un académisme totalement figé. La tradition picturale reprend à l'infini les thèmes d'arbres et rochers, de fleurs et d'oiseaux et de paysages et d'hommes. Des règles strictes encadrent le maniement de l'encre et du pinceau, ainsi que des couleurs auxquelles s'attache une symbolique issue de leur perception psychologique. Dans le même temps où les peintres énoncent ces règles immuables des formes et des proportions, ils militent pour une liberté sans laquelle la répétition des formes ne produirait que des images sans vie.
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Paysage de Wang Yu.
Crédit photo : Musée Guimet, Paris.
Dist RMM, Ghislain Vanneste

Les peintres qui ont revendiqué cette approche transcendantale ne remettent pas en cause la tradition mais veulent aller au-delà de la forme vers une signification de l'image qui permette la communication. Ces peintres chinois de la Voie excentrique ne sont pas une école représentative d'une époque mais se répartissent sur plus de deux mille ans. Ils ont en commun ce désir de dire l'indicible, de représenter l'invisible au delà des apparences. Un certain nombre de conditions sont requises pour y parvenir. L'une des plus fondamentale est une réceptivité totale que Wang Yü exprime en disant : " La pure vacuité, voilà l'état suprême de la peinture. Seul le peintre qui l'appréhende en son cœur peut se dégager du carcan des règles ordinaires. Comme dans l'expérience du Zen…il s'abîme soudain dans le Vide éclaté ". Wang Yu disait : " Le cœur doit être absolument vide, sans l'ombre d'une poussière, et le paysage surgira du plus intime de l'âme.. " Cette disponibilité de l'esprit lui permet d'accueillir en lui ce qu'il va représenter, ce que l'adage traditionnel formule : " Avant de dessiner un bambou, qu'il pousse déjà en votre for intérieur ". Il s'agit moins de s'approprier que de se laisser envahir par l'essence des êtres et des choses.

Un autre précepte pour accéder à la beauté est que l'art soit créatif. T'ang Tai a dit : " Il ne s'agit pas tant d'imiter la nature que de prendre part au processus même de la création ". Certes la nature, l'univers est la source de l'inspiration de l'artiste mais la copie servile de l'apparence ne permet pas d'accéder à son essence. L'art tient à un seul objectif : " Transmettre l'esprit ". Tout l'art du peintre revient à communiquer par le truchement d'images sa vision de la réalité profonde des êtres et de l'univers. Pour y parvenir le peintre doit s'abstraire d'une représentation exacte du visible qui ferait que le spectateur n'aurait pas besoin de l'artiste puisque ses propres yeux lui apporteraient l'image de la chose représentée. L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Des écrits des peintres chinois colligés dans son livre Souffle-Esprit, François Cheng fait la synthèse suivante : " En peinture, on doit éviter le souci d'accomplir un travail trop appliqué et trop fini dans le dessin des formes et la notation des couleurs, comme de trop étaler sa technique, la privant ainsi de secret et d'aura. C'est pourquoi il ne faut pas craindre l'inachevé, mais plutôt de déplorer le trop achevé… car l'inachevé ne signifie pas forcément l'inaccompli…en prônant l'Inachevé comme forme suprême de l'accomplissement, l'auteur n'accorde de valeur qu'aux œuvres qui, continuant à se parfaire d'elles-mêmes, dépassent leur propre représentation visuelle et se " prolongent " indéfiniment dans le temps ".
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Shitao bambou 1

Shitao, dont Pierre Ryckmans nous restitue les réflexions dans Les propos sur la peinture du Moine Citrouille -Amère ne dit pas autre chose que les théoriciens de l'abstraction occidentale moderne. Dans la Théorie de l'art moderne, Paul Klee exprime quasiment ce que disait Shitao et les peintres chinois : " L'état d'équilibre éthique défini comme complémentarité simultanée des principes masculins et féminins originels….des formes, mouvement et contre-mouvement…des couleurs ". Les esquisses pédagogiques qu'il propose rappellent les principes de l'art pictural ancestral chinois, tandis que l'analyse des couleurs par Kandinsky est en tous points similaire à celle des peintres de la tradition chinoise.
Shitao autoportrait
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Tao Chi. Shitao. Cascade au Mont Lu.

Cette conception mélange de symbolisme et de psychologie des couleurs correspond à l'expérience quotidienne de chacun mais est elle réellement la voie qui conduit à transcender le visuel ? La correspondance qu'il établit avec les sons et les instruments de musique est elle aussi un élément du langage à l'âme ? Le seul fait que ce lien peut être établi par l'informatique sur la base d'une concordance de longueur d'onde conduit à en douter. Lorsque Kandinsky intitule Le langage des formes et des couleurs un chapitre de son livre Le spirituel dans l'art je pense qu'il serait plus exact de le nommer Symbolique des formes et des couleurs  car il fait appel à un certain nombre de poncifs des symboles tels que l'association du noir à la mort et au deuil.

" Le noir est quelque chose d'éteint comme un bûcher consumé, quelque chose d'immobile comme un cadavre qui ne ressent rien et sur qui tout glisse. Il est comme le silence du corps après la mort, la fin de la vie ". Toute l'œuvre de Soulages, toute la peinture chinoise sont là pour démontrer l'exact contraire. 

Cela n'est pas le seul contre sens de Kandinsky lorsqu'il écrit : " La répétition exacte d'une même résonance par des arts différents n'est pas possible " cette assertion est démentie par la présence conjointe de la poésie et de la peinture chinoise associant souvent le dessin à la calligraphie.

" La peinture constitue le sens même du poème, tandis que le poème est l'illumination qui gît au cœur de la peinture " a écrit Shitao, ou conformément à l'adage classique : " le poème est une peinture invisible, la peinture est un poème visible ". L'union étroite entre peinture et poésie, qui est par nature un art abstrait, n'est pas une relation de subordination mais un échange permettant à chacune de s'affranchir des exigences et des limites spécifiques à chacune d'entre elles. La peinture de Kandinsky traduit mieux que sa prose l'esprit de l'art sauf quand il écrit : " La beauté de la couleur et de la forme n'est pas un but suffisant en art… est beau ce qui procède d'une nécessité intérieure de l'âme. Est beau ce qui est beau intérieurement…être atteint par la résonance intérieure de la forme ".
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Shitao. Bambou et prunus en fleur

François Jullien  fait ressortir la différence ontologique entre l'art occidental, qu'il identifie essentiellement à ses racines, l'art grec, et l'art chinois, principalement à travers la peinture. Alors que la philosophie occidentale, avec Platon, distingue l'adjectif, beau, du substantif, le beau, la langue chinoise ne fait pas de différence entre les deux (mei). Tout oppose ces deux conceptions de l'art : là où l'occident recherche une ressemblance par la reproduction de l'apparence extérieure, l'art chinois va se concentrer sur la résonance intérieure. La ressemblance aux formes est facile, la résonance du souffle-énergie (qi-yun) est difficile. La peinture européenne qui cherche à atteindre la présence au terme d'un processus de déconstruction, construction de l'objet perçu par les sens, s'oppose à la prégnance, c'est-à-dire ce qui est contenu, enfoui, que recherche le peintre chinois.

Shitao se différencie des peintres de la tradition par une extraordinaire liberté de pensée qu'il exprime lorsqu'il s'affranchit du conformisme et de l'académisme stérilisant : sa règle est celle de l'absence de règles, ce qui constitue la règle suprême. Ce que dit François Cheng de sa peinture pourrait s'appliquer universellement à tout artiste : "  Son œuvre est une projection de rêves et de désirs surgis à la fois de son inconscient et du rythme maîtrisé de sa nature profonde, tant charnelle que spirituelle ". Il pourrait dire comme Zhang Zao : " Je n'ai pour maître que la Nature au-dehors, et en moi la source de mon cœur " ou comme Picasso : " Il ne s'agit pas d'imiter la nature, mais de travailler comme elle ". La création du monde et la création picturale se réalisent parallèlement suivant les mêmes lois…le peintre marie le pinceau et l'encre, engendrant dans sa peinture un univers en lui-même aussi multiforme et vivant que celui de la Nature. Création, re-création, procréation ?
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Zhang Zao
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