La bulle


" C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. "

Pascal


L'enfant qui souffle sur un anneau pour produire une bulle de savon est heureux de créer un objet aussi éphémère soit il. Il n'a pas conscience de la beauté de la bulle même si le soleil la pare de couleurs irisées. En revanche, il est sensible  à la magie de la création d'une forme à partir de rien. A-t-il conscience de la perfection de la sphère fragile qui s'élance dans l'air ? Allongée par le souffle alors qu'elle prends du volume toujours attachée à l'anneau matriciel, elle s'arrondit aussitôt libérée en une sphère parfaite résultat de la tension superficielle du liquide savonneux qui la constitue. Résultat d'une loi physique, elle est quasi immatérielle, entourant le vide d'une pellicule impalpable qui disparaîtra au moindre contact.

Le cercle, la sphère sont l'image de la perfection et de l'infini dont rêvent les calligraphes, les artistes. Fabienne Verdier a écrit : " …le cercle est la figure centrale : vide nourricier, plénitude première, lieu de naissance de tout ce qui est. ". Pour les grands maîtres zen, le cercle figure comme la trace parfaite de la réalisation de soi, à la fois vide et achèvement nés de la méditation, face à la " forme la plus métaphysique qui soit, sans début ni fin. " C'est la forme du soleil, de la terre et de la lune, c'est la forme des ondes produites par une goutte d'eau tombant à la surface d'une mare. Sa reproduction par l'artiste devient un rituel magique, sa contemplation une nourriture de l'âme. La perfection de la sphère s'ajoute à la plénitude de la forme d'objets arrondis, comme un galet, une châtaigne, un œuf, qui possèdent ce pouvoir d'évocation sans atteindre la magie de la perfection.

Comment ne pas évoquer à ce propos la bulle renfermant les amants du Jardin des Délices de Jérôme Bosch ? A la perfection de la sphère, la bulle ajoute deux caractéristiques qui ajoutent à sa beauté : la transparence et la fragilité. L'isolement des amants dans leur bulle, qui à tout moment peut se rompre, ne les protège pas comme ils pourraient le croire et les exposent à la vue de tous. La bulle a des rondeurs de ventre maternel, mais elle n'est que l'illusion de la protection que tout être va s'efforcer de retrouver toute sa vie. Ephémère perfection. La beauté ne peut elle être qu'éphémère ce qui la rends tragique ? La beauté est en lutte perpétuelle avec le temps. La rose qui se flétrit, le visage qui se ride. Qui gagne ? La beauté est éternelle, la jeunesse ne l'est pas. La nature impose ses lois : il n'y a pas de bulle cubique. Malgré sa perfection, une bulle a peine née, comme l'homme n'a qu'une destinée qui est de disparaître. Elle n'est faite que de l'air qu'elle entoure. Une fois éclatée, elle n'est plus que ce qui l'entourait. Retour au néant. Parce que tu es de l'air et que tu redeviendras de l'air. Que fait le vent quand il ne souffle pas ?
Couple dans une bulle.
Le jardin des délices. Jérôme Bosch.
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La beauté de la bulle évoque celle des œuvres éphémères renforcée par le caractère tragique de leur disparition. Gell évoque les kolam, dessins de pas de porte en Inde du sud, réalisés au petit jour par des femmes qui dessinent le motif en répandant sur le sol différentes poudres colorées. Ces figures sinueuses et symétriques, destinées à écarter les démons et les esprits, s'effacent et doivent être refaites dès le lendemain. Un autre exemple est celui des Malakula, un peuple des Nouvelles Hébrides, dont les dessins sur le sable constituent des labyrinthes rituels destinés à être effacés aussitôt élaborés. Il n'y a pas dans ces dessins de recherche de la beauté mais une affaire d'efficacité et de capacité à accomplir une tâche. J'en rapprocherai une image qui m'est restée gravée d'un vieil homme calligraphiant des idéogrammes sur le sol de l'esplanade des tombeaux Ming avec une brosse et de l'eau que le soleil faisait rapidement disparaître.

Aux antipodes de la beauté de la bulle, celle du diamant. Sa dureté lui confère des vertus d'éternité. Sa beauté tient dans sa pureté et son éclat de la taille de ses facettes. Sa beauté est à la fois un don de la nature et le résultat du travail de l'artisan. Le diamant n'est cependant pas à l'abri du feu qui peut le réduire en cendres. Le diamant n'est beau que par la lumière qui le traverse, que grâce à l'œil qui le regarde. La beauté n'existe que par le regard porté. A quoi serviraient les beautés de l'univers s'il n'y avait personne pour les admirer ? L'objectif de l'artiste n'est il pas que son œuvre soit admirée ? Est-ce un concept purement anthropomorphique, ou Dieu a-t-il eu besoin de l'homme pour admirer sa création ? L'émerveillement est ce qui nous relie à la création qu'il s'agisse de l'univers ou de l'œuvre d'un artiste. L'émerveillement est la forme la plus élaborée de la compréhension, allant bien au-delà de l'intelligence qui se nourrit de logique et de rationnel. L'émerveillement est l'intuition du beau, la rencontre directe de deux sensibilités. Ce n'est pas pour autant qu'il nous permet d'atteindre la réalité ou la vérité comme quelque chose qui nous serait extérieur. Echange, dialogue entre deux êtres, la beauté n'est pas du domaine de l'avoir ni du savoir. L'émotion artistique n'est pas une satisfaction intellectuelle, sauf à considérer comme telle le plaisir de l'esthète. A penser l'esthétique comme une science, on dénature la beauté. A quelle réalité, à quelle vérité permet d'arriver l'œuvre d'art ? La perception par nos sens ne permet certainement pas d'accéder à la réalité dont sont dépourvus le temps, l'espace et même la matière. Peut on encore parler de matière lorsqu'à ses limites ultimes les particules élémentaires ne sont plus que des ondes, peut on encore parler de temps ou même d'espace temps lorsque l'on aborde la relativité, l'indicible, l'incertain ? Paradoxalement, la science avec son aura de rigueur, permet sans doute moins que l'art d'atteindre la réalité. " La poésie est le réel absolu " a écrit Novalis. 
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