Bleu



Le bleu est beau. Pourquoi serait il plus beau que les autres couleurs ? Le bleu a l'immensité du ciel, la profondeur de la mer, la douceur d'un regard. Il se prête mieux que tout autre couleur aux nuances, aux camaïeux. Il va de la transparence du diamant aux sombres profondeurs de l'outremer. Paradoxalement, le bleu était historiquement absent avant le XIIe siècle, comme le démontre Michel Pastoureau. Absent du registre des couleurs pendant toute la préhistoire et l'antiquité, il ne va faire son apparition qu'avec le culte à la Vierge Marie puis l'adoption par la royauté en France et en Europe, aussi bien dans les vêtements que dans l'héraldique. La raison peut être liée aux difficultés à se procurer les pigments mais aussi curieusement à un mépris pour cette couleur par rapport aux trois couleurs dominantes : le blanc, le noir et le rouge.

Le bleu fascine les peintres. Il n'en est guère qui au cours de leur vie artistique n'ai pas subi la tentation du bleu. Dans sa période bleue, le peintre est capable de sacrifier les autre couleurs sans pour autant restreindre sa palette tant sont nombreuses les variations de bleus. Ces teintes infinies font rêver par leur nom : indigo, coeruleum, turquoise, cobalt, azur, outremer…. L'indigo a le mystère des hommes bleus du désert, la turquoise la magie des pierres de l'orient, l'outremer l'aventure des mers du sud…. Le bleu est apaisant. Plus le bleu est profond, plus il attire l'homme vers l'infini et éveille en lui la nostalgie du Pur et de l'ultime suprasensible. Pour Kandinsky, " Le bleu est la couleur typiquement céleste qui évoque un calme profond…il attire l'homme vers l'infini, éveillant en lui le désir de pureté et une soif de surnaturel " triste lorsqu'il glisse vers le noir, lointain et indifférent lorsqu'il s'éclaircit. Le bleu aime l'or qu'il met en valeur sur les brocarts et les velours. Il peut être chatoyant, comme dans les tableaux de Jean Marc Nattier, sur les soieries et les satins. Il peut être inquiétant comme le bleu de Prusse ou le bleu cyan. Etant l'une des trois couleurs primaires en synthèse additive, le rouge, le bleu, le vert, auquel Hering ajouta au XIXe siècle le jaune, pour constituer les quatre couleurs fondamentales, il peut en se mêlant à d'autres engendrer de multiples couleurs, tel le vert par mélange du bleu avec le jaune, évoquant les transmutations alchimiques.
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Chapelle de l'Arena de Padoue.
Fresque de Giotto

Dans les fresques de Giotto, que ce soit à Assise, dans la Chapelle de l'Arène de Padoue ou à Florence, le fond bleu sert d'écrin aux délicats pastels des personnages. Dans la Chapelle de l'Arène, la voûte d'un bleu profond rappelle le firmament constellé en écho aux bleus des fresques murales. Ce bleu n'est pas qu'un arrière plan de ces fresques car il en dit plus à lui seul que les images auxquelles il sert de toile de fond.
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La cruxifixion. Fresque de Giotto.
Chapelle de l'Arena de Padoue.
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Voronet.

D'aspect totalement différent le " bleu Voronet ", comme délavé par la patine du temps et des intempéries, inimitable, inexplicable, confère aux fresques de ce monastère de Bucovine une atmosphère particulière. Ce bleu d'une grande douceur semble à la fois intemporel et immatériel. On pourrait l'oublier, tant il se fond aux personnages qu'il met en valeur par sa simplicité et sa discrétion, mais il s'impose par une présence mystérieuse. Il est le miroir qui invite à l'au-delà. Il ne recherche pas à signifier comme les personnages dont la fresque raconte l'histoire, mais il va bien au-delà des apparences. Il est la fenêtre ouverte sur l'indicible. Pierre Schneider, qui accorde une importance primordiale au fond, aurait pu dire à ce propos : " Les figures se dissolvent, se répandent dans le fond, jusqu'à se confondre avec lui….par une transfusion vertigineusement douce et délicate s'identifiant à lui ".

Le bleu du chaperon de " l' Homme au chaperon bleu " de Jan Van Eyck, dont les teintes prennent avec le glacis des allures de faïence, souligne le mystère du visage et nous emmène au-delà du miroir dans les profondeurs de l'être.

Cette réflexion sur le bleu m'a conduit à réviser mon opinion sur la peinture d'Yves Klein. Il y a quelques années, au cours d'une visite au Musée d'Art Moderne de Nice, je m'étais senti irrité par une statue de la Vénus de Milo enduite d'un bleu uniforme. Je l'assimilais aussitôt à ces provocations dont abonde l'art moderne dans le prolongement  du mouvement Dada. Excédé par la popularité faite à son urinoir, Marcel Duchamp disait : " On peut faire avaler n'importe quoi aux gens ". Le comble de l'insanité est atteint lorsque ces affiches publicitaires pour la sauce tomate, ketchup de Heinz,  ou les sérigraphies à base de négatifs photographiques coloriés d'Andy Warhol, atteignent des sommes faramineuses.
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Homme au chaperon bleu.
Jan Van Eyck.

C'est en pensant à la boite de ketchup que je me refusais d'aller visiter une exposition de Peter Klasen dont l'affiche emblématique était représentée par l'arrière d'un camion recouvert d'une bâche bleue très réaliste. Je cédais aux instances d'un ami qui m'en recommandait chaleureusement la visite. Dans l'ancien tri postal de Lille, une rétrospective regroupant deux cent œuvres était organisée de façon remarquablement intelligente. La figuration narrative ne représente toujours pas mon idéal esthétique mais j'ai aimé un certain nombre de ses tableaux où la présence humaine, en particulier de corps de femmes, réchauffait une ambiance de salle de dissection. La présentation d'un petit film, dans un recoin obscur de l'exposition, dans lequel Peter Klasen s'exprimait très simplement sur sa vie et sur son art, acheva de me séduire par la compréhension de l'idée rendue visible. Comme mon premier contact avec Yves Klein, je me sens un peu honteux d'à priori négatifs sur une approche artistique d'une grande sincérité et d'un engagement d'une vie.

  Les monochromes bleus d'Yves Klein ne sont peut être pas totalement exempts d'arrières pensées provocatrices et financières, mais la réflexion qu'il développe à leur sujet rejoint celles qui viennent d'être faites. Sa conception de l'art, selon laquelle la beauté existe déjà, à l'état invisible, et de l'artiste, dont la tâche est de la dévoiler aux autres hommes, correspond à ma propre intuition. Elle correspond également à la définition du percept que donne Gilles Deleuze à propos du bleu des monochromes de Klein : " rendre sensibles les forces insensibles qui peuplent le monde, et qui nous affectent ".

Paul Klee écrivait dans La théorie de l'art moderne: " L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible ". C'est une conception médiumnique de l'artiste qui ne crée pas véritablement une œuvre d'art mais révèle la beauté invisible, permettant de communiquer avec elle. C'est ce passage à travers le bleu que Giotto ou le peintre des fresques de Voronet ont réalisé avant lui. Comme la vérité, la beauté est la réalité irréelle, hors de l'espace et du temps, qui sont les références que l'homme donne à son existence éphémère. Ces balises artificielles sont davantage des obstacles que des aides pour approcher ce que la logique et le raisonnement ne peuvent saisir. Plus que l'histoire racontée par les fresques à travers les mille détails des personnages, ce sont ces aplats bleus qui vont libérer le chemin. Au passage la querelle byzantine sur la couleur et la forme devient aussi vaine que celle sur le sexe des anges. 

Le choix d'Yves Klein de recouvrir uniformément une surface d'une unique couleur lui permet de se libérer en éliminant cette quête de la peinture traditionnelle passant par l'interprétation d'une forme, d'une représentation. La couleur, une fois seule, permet de franchir le passage vers une autre dimension où l'esprit abandonne ses entraves pour laisser libre cours à la sensibilité, parvenir au signifiant par delà l'image.

Le bleu est une des clefs permettant d'accéder à la surréalité, à l'alter réalité, une manière de clef des songes. Omniprésent dans la " nature tangible et visible ", le bleu est on ne peut plus " abstrait ". Pour définir le rôle de l'artiste Yves Klein fait appel à un autre concept tout aussi insaisissable, " l'espace vide ",  que le peintre va remplir de la " sensibilité picturale immatérielle ", retournant vers l'imagination et la création à l'état pur. Cette créativité de l'artiste par sa sensibilité à partir du vide est en opposition avec la révélation d'une réalité inaccessible par le raisonnement et l'intelligence mais uniquement par l'art, la poésie, le spirituel. Klein navigue entre les deux conceptions, revenant à son rôle de médium, lorsqu'il s'interdit toute ingérence dans l'apparition des " Anthropométries " où se confondent sujet, objet et médium dans la trace laissée par le modèle sur la toile.
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Yves Klein.
Monochrome bleu.

" Le tableau n'est que le témoin, la plaque sensible qui a vu ce qui s'est passé. La couleur à l'état chimique, que tous les peintres emploient, est le meilleur médium capable d'être impressionné par l'évènement ". On est à l'opposé de l'Action Painting d'un Jackson Pollock cherchant à révéler dans sa peinture la subjectivité profonde du créateur.

On est au cœur du débat sur le rôle de l'artiste quand Yves Klein écrit dans le Manifeste de l'Hôtel Chelsea en 1961 : " l'artiste futur ne serait il pas celui qui, à travers le silence, mais éternellement, exprimerait une immense peinture à laquelle manquerait toute notion de dimension ". Ce texte, très beau, du Manifeste traduit le combat de l'artiste entre sa sensibilité charnelle, des corps, de l'or et du feu, et sa soumission à la révélation d'une réalité invisible dont il est la plaque sensible. " Face au vide absolu qui est tout naturellement le véritable espace pictural "le peintre est à la recherche de l'indéfinissable.  " La sensibilité de l'homme est toute puissante sur la réalité immatérielle…. C'est là notre véritable capacité d'action extra dimensionnelle ".

Dans un registre similaire, qualifiée parfois de " monochromanie ", Pierre Soulages explore le noir. Lorsqu'il évoque "  l'outrenoir ", il dit : " Je me suis aperçu que je ne peignais plus avec du noir, mais avec la lumière réfléchie par l'illumination de la surface de couleur noire qui est en elle-même la plus grande absence de lumière qui soit. Que la lumière vienne de là, c'est cela qui me troublait le plus. Elle réfléchit tout ce que j'ai mis dans mes surfaces peintes. "

Comme Prométhée dérobant le feu, l'artiste en entrouvrant la porte de l'immatérialité est saisi du vertige de l'inconnu. Peut être faut il y voir le destin d'un Van Gogh ou d'un Nicolas de Staël.
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