Noir, noir lumière et outrenoirs


" Partout…ce formidable infini noir. "

Victor Hugo

" Le noir possède l'infini des couleurs ; c'est la matrice de toutes….
Le noir est le révélateur premier de la lumière dans la matière ".

Huang Yuan cité par Fabienne Verdier

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Taches voilures. Victor Hugo.
BNF Manuscrits vers 1862.

Considéré dans le langage courant comme une non-couleur, le noir est en fait une couleur complexe, obtenue par un mélange de pigments, chacun absorbant une longueur d'onde, combinés de manière à toutes les absorber. Son contraste avec le blanc, qui réfléchit la lumière, est la base du dessin au crayon, au fusain, de l'encre destinée à la calligraphie et à l'imprimerie, mais de nombreux supports, depuis les gravures rupestres préhistoriques jusqu'aux tags des murs de banlieue, accueillent la linéarité noire. Longtemps admis comme une couleur à part entière, conforté avec l'invention de l'imprimerie et la diffusion des images gravées, le noir, comme le blanc, disparaît en tant que couleur pendant trois siècles, à la suite de la découverte du spectre des couleurs par Newton. Ce n'est que dans le courant du XXe siècle que le noir réapparaît en tant que couleur, l'art et la science lui rendant son statut de couleur véritable.

Dans la symbolique occidentale (mais la symbolique est elle encore un objectif pictural ?), le noir est associé à la sobriété, au mystère, à l'autorité, à la révolte, mais surtout à la mort et au deuil. La photographie, le cinéma, la télévision ont d'abord été en noir et blanc avant d'accéder à la couleur. Dans la reproduction en noir et blanc des couleurs de la vie il y a une forme, au départ involontaire, d'abstraction. Même si le pigment noir de synthèse s'est développé avec la chimie de l'aniline, avec la transformation des sels argentiques sur les films photographiques, il a été au départ une substance naturelle, organique, d'origine végétale ou animale. Le noir, comme les autres couleurs, vient de la nature. Pendant des siècles les peintres ont préparé leurs couleurs, les pilant et les malaxant dans un mortier, suivant des recettes ancestrales, transmises sous le sceau du secret de maître à apprenti dans les ateliers. Il existe de très nombreuses nuances de noir, quasiment indiscernables par un œil non exercé.

Pierre Soulages aura la révélation de ces multiples teintes et de la manière dont la lumière s'accroche ou se reflète sur les reliefs de la matière. " Ce n'est pas le noir que j'ai choisi de peindre, c'est la lumière réfléchie par ces surfaces ". Il proposera les appellations de " noir-lumière " et d' " ultra-noir " pour rendre compte de l'extraordinaire aptitude du noir à créer la vie.

Pour qualifier ses toiles il préférera le terme de " mono-pigmentaire à polyvalence chromatique " à celui de " monochrome " utilisé par Klein pour caractériser la personnalité de son bleu. En fait ce terme de " mono-pigmentaire " peut prêter à contestation dans la mesure où le noir est déjà en soi un mélange de pigments et du fait que Soulages ajoutera du bleu ou du brun au noir pour différencier l'apparence des noirs.
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Ultra noir.
Pierre Soulages.

Indépendamment des nuances, l'usage qu'il fera de l'acrylique permettra des effets de matière et de jouer sur les contrastes entre mat et brillant. D'autre part, le noir ne trouve sa force que dans son opposition avec le blanc. Cette puissance du trait se retrouve dans la peinture de Hans Hartung dont les recherches vont davantage vers la linéarité que vers la densité picturale de la matière que recherche Pierre Soulages. Peintre du noir, il en fait une apologie passionnée : le noir " est une couleur qui ne transige pas et qui par contraste éclaire les couleurs sombres. Une couleur violente mais qui incite pourtant à l'intériorisation….
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Saint Mathieu et l'ange.
Le Caravage. Saint Louis des Français.

Le noir est à la fois couleur et non-couleur. Il crée les plus forts contrastes et, quand la lumière s'y reflète, il la transforme, la transmute, lui donne une qualité émotionnelle très particulière. Il ouvre un champs mental qui lui est propre ".

Sur le site de Fabienne Verdier on peut lire : " Des premières leçons de l'art (les grottes d'Altamira), à l'enseignement de la peinture chinoise (les grands maîtres Chan), du noir cosmique (Saint Matthieu et l'ange de Caravage à Saint Louis des Français), au noir sujet (le chapeau du portrait de Berthe Morisot par Edouard Manet), le noir est la couleur par laquelle tout arrive. Tiré du néant, le trait noir possède une puissance expressive qui dit l'essentiel ".

Je n'ai jamais pu visiter en 2010 l'exposition Pierre Soulages de Beaubourg. J'avais acheté mon billet d'entrée sur internet, mais, malgré deux voyages à Paris, je me suis heurté à chaque fois à porte close du fait d'une grève prolongée. J'ai dû, bien à regret, me contenter de reproductions, incapables, dans un format réduit de restituer l'effet monumental de grandes toiles et de procurer sur le papier les effets de matière et de lumière de la peinture originale.

Très différent du babillage des guides sont les entretiens que l'on peut avoir avec un peintre car c'est lui-même qui s'exprime, s'il est sincère et si l'interlocuteur se cantonne à un rôle de catalyseur. Les entretiens de Charles Juliet avec Fabienne Verdier et de Françoise Jaunin avec Pierre Soulages en sont d'excellents exemples. Je n'attends pas d'un peintre qu'il m'explique sa peinture mais qu'il m'aide à la ressentir. Dans un dialogue, les mots restent simples et les questions recentrent les interrogations.
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Premier relevé du plafond des grottes d'Altamira par M. Sanz de Santuola en 1880.




La conception picturale de Soulages a trouvé à s'exprimer pleinement dans les vitraux de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques. C'est la rencontre d'une réminiscence de l'enfance, de la transparence du verre, jouant avec la lumière du soleil et de l'austérité des voûtes romanes, sombre forêt propice au recueillement et à la méditation. 
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Vitrail. Abbatiale de Conques.
Pierre Soulages.

Le vitrail, cet art qui a besoin du soleil pour exprimer la plénitude de sa beauté, sied particulièrement à l'expression picturale de Soulages, en contraste total avec ces kaléidoscopes flamboyants de couleur des vitraux de Chartres ou de la Sainte Chapelle. L'espace est hypnotisé par la lumière. L'extrême sobriété du noir, la totale simplicité de la forme, engendre aussi bien la beauté que la richesse et le foisonnement des couleurs. Soulages répète volontiers à propos de sa peinture : " Plus les moyens sont limités, plus l'expression est forte ".
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Vitrail de la Sainte Chapelle.
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Vitrail de Chartres.

Par les entailles, les sillons, les griffes, les reliefs que Soulages façonne dans la matière noire, il crée des jeux de lumière et des couleurs qui subliment le noir en ultra-noir. " Il faut regarder le tableau en appréciant la lumière reflétée par la surface noire. C'est essentiel. Si l'on ne voit que du noir, c'est qu'on ne regarde pas la toile ". Françoise Jaunin exprime parfaitement cela en décrivant " une peinture de matérialité sourde et violente et, tout à la fois, d'immatière changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l'angle par lequel on l'aborde ". Dans l'art de peindre, certains artistes investissent beaucoup dans le travail de la matière. En paysan du Rouergue, attaché à sa terre, il laboure la pâte comme un champ pour lui donner toute sa puissance d'expression.

C'est une peinture charnelle, par opposition à une peinture cérébrale, conceptuelle, comme je qualifierais le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. La conception de la peinture de Soulages correspond exactement à celle que j'ai essayé d'expliciter dans ces quelques réflexions. Dans son dialogue avec Jacques Bouzerand, il explicite : " Je ne veut rien dire. Une œuvre d'art c'est trois choses: celui qui la fait, l'objet qu'elle est, celui qui la regarde. Elle n'est pas signe, elle est chose…. Je peins d'abord pour moi. Mais une peinture n'est vivante que si elle est vue par d'autres. Et si d'autres, la regardant, s'y investissent ". En d'autres termes : " Ni figures, ni figuration de mouvements, ni états d'âme, la peinture n'a pas à représenter autre chose qu'elle-même. Ce qui veut dire qu'elle renvoie aussi le spectateur à lui-même ….L'œuvre vit du regard qu'on lui porte ".

Dompteur de la matière noire, Soulages a passé sa vie à en extraire la beauté par un travail acharné et sans concession, brûlant après quelques jours de mise en observation les toiles ne répondant pas à son attente. Contrairement aux apparences, la recherche de la simplicité est difficile : " Ne me demandez pas pourquoi une chose qui apparaît si simple m'a demandé tant de travail….c'est justement parce qu'elle est simple ". Lorsque Soulages dit : " Ma peinture n'est pas abstraite ", contrastant avec l'affirmation : " je n'ai jamais exposé que des peintures abstraites ", la contradiction n'est qu'apparente. La forme est abstraite mais elle n'est pas conceptuelle, car elle est le résultat d'une recherche sur la matière, les outils, les pigments, les supports. De même que Mallarmé pouvait dire qu'il ne faisait pas de poèmes avec des idées mais avec des mots, Soulages ne fait pas de peinture avec des concepts mais avec des matières picturales et des outils inventés pour les travailler : " Je ne dépeins pas, je peins ".

Pour d'autres peintres, comme Goya, le noir n'est pas l'objet en lui-même de leur recherche picturale mais l'expression d'un état d'âme en dehors de tout symbolisme. Laissons aux faire-part et aux tentures mortuaires la symbolique du noir car ce n'est pas de l'art. Dans l'obscurité totale, gouffres et abysses sans fond, " trous noirs " des immensités sidérales, " tout se joue entre le vide et le noir ". Comme l'analyse Annie Le Brun, " Car, de là à tenir l'obscurité pour une occurrence non pas du vide mais de l'absence, il n'y a qu'un pas que presque tous font, le plus souvent à leur insu, pour mieux échapper au choix du noir et à l'inquiétante énergie qui s'en trouve libérée. 

A plus forte raison, quand à travers cette obscurité hantée de tensions extrêmes, le noir n'en finit pas d'imposer ses figurations contradictoires, non comme manque mais comme surcroît de sens ". Sade, Hugo, Lautréamont, Baudelaire et des philosophes comme Kant, Nietzsche ou Schopenhauer ont été éclairés par "  la force fascinante du noir ". Libéré du carcan inepte des symboles, le noir est une porte ouverte sur le subconscient des êtres, l'insensible des objets et l'indicible du monde.
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Victor Hugo. Composition abstraite.
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