Visages de femmes


La fascination qu'exerce le visage de Mona Lisa s'exprime parfaitement dans la description qu'en fait François Cheng : " Sa beauté ne se fonde pas sur la seule combinaison de traits extérieurs, mais elle est illuminée par un regard et un sourire, un sourire énigmatique qui semble vouloir dire quelque chose. Comme on aimerait entendre sa voix. ". Quelle perception en ont les troupeaux de touristes se pressant en groupes compacts en face de son portrait ? J'en viendrais à la haïr ou pour le moins à lui préférer d'autres visages de madones ne faisant pas l'objet de la même idolâtrie. La femme représentée est une énigme, comme le sentiment qu'éprouvait Léonard de Vinci en la peignant. Le mystère de ce visage est susceptible de nourrir toutes les interprétations, tous les fantasmes. C'est peut être là l'explication de l'extrême engouement que suscite ce tableau. Chacun peut y retrouver la part de mystère qui émane du visage d'une femme aimée. La perfection des traits idéalise l'émotion ressentie. On y retrouve la grâce et l'intelligence, et pour ma part une certaine froideur accentuée par le camaïeu de vert de l'arrière plan du tableau. Ce sourire de La Joconde a quelque chose qui me glace. Je n'en ressens aucune tendresse. Je ne suis pas certain que Léonard en eut éprouvé pour le modèle ou j'imagine qu'il en a beaucoup souffert. Dans la salle de restaurant très kitch d'un hôtel de Pristina, une reproduction de La Joconde, passablement défraîchie par la lumière, qui accentuait l'ambiance verdâtre du portrait, était suspendue au mur. De la table où j'avais pris place, j'eus l'impression que son visage était devenu celui d'un squelette, le crane recouvert d'un châle noir, de même que les mains reposant l'une sur l'autre. Cette vision surréaliste était elle le fruit de mon imagination ou d'une mauvaise reproduction exposée dans une mauvaise lumière ? De quoi briser une icône universelle de la peinture.

Certains portraits de son épouse vieillissante peints par Rembrandt traduisent une grande tendresse, un amour apaisé, une paix intérieure. " Son visage n'est plus très jeune, elle a des rides et des formes très pleines, mais dans ses yeux transparaît une lumière de sensibilité, de bonté et d'accord avec la vie….elle incarne véritablement la beauté. ".

Les petites rides au coin de l'œil sur la photographie d'une femme aimée qui sont les marques laissées par l'existence me séduisent davantage qu'un visage lisse et parfait comme une publicité de maquillage. La beauté d'un visage est plus l'expression de la beauté de l'être que le résultat de canons esthétiques. Le visage est le miroir de l'âme ce qu'exprime merveilleusement François Cheng : " A partir de la naissance, chaque visage est façonné par toute une vie de désirs refoulés, de tourments cachés, de mensonges entretenus, de cris contenus, de sanglots ravalés, de chagrins niés, d'orgueil blessé, de serments reniés, de vengeances caressées, de colères rentrées, de honte bues, de fous rires réprimés, de monologues interrompus, de confidences trahies, de plaisirs trop vite survenus, d'extases trop vite évanouies. Chaque ride en porte la marque… ". Lorsque Arthaud dit : " Le visage humain est une force vide, un champs de mort ", il semble en opposition totale avec cette description de l'expression du visage. Parlant de portraits peints par Holbein et par Ingres il parle de murs  qui masquent le visage, considéré comme un écran par rapport à l'invisible. Il existe également une polysémie du mot écran qui est à la fois ce sur quoi l'on projette et ce qui fait obstacle. Alain Bonfand dans L'expérience esthétique à l'épreuve de la phénoménologie analyse parfaitement cette opposition entre le visage-masque et le visage-origine. 

Un des plus beaux visages de madone est sans doute celui le la Vierge du retable de l'Agneau Mystique de Van Eyck. Les photographies centrées sur ce visage en montrent l'extrême douceur que l'éloignement du tableau ne permet pas de saisir. La modestie du regard tranche avec la magnificence des habits et du diadème, mélange de perles, de pierres précieuses et de fleurs. Ce visage en majesté rayonne par la beauté et la douceur de la carnation, soulignée par la grâce qui en irradie. La bouche légèrement entrouverte, laissant entrevoir le liseré blanc des dents, accompagne la lecture d'un livre, contrastant par son humanité avec ce qui n'aurait pu être que l'aspect d'une princesse chamarrée.
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Portrait de Simonetta Vespucci
par Botticelli.

Autre portrait de femme dont la beauté émeut, le portrait de Simonetta Vespucci par Botticelli. Visage de camé, comme celui qu'elle porte au cou, sa peau diaphane tranche sur le fond sombre qui livre le visage au regard. Seule la parure recherchée de la coiffure pourrait distraire l'attention mais les mèches folles qui s'en échappent confèrent un aspect plus charnel à une image qui pourrait sembler désincarnée. Il y a plus dans ce portrait que le regard mélancolique des filles de Florence.

La perfection de la technique permet au peintre de laisser apparaître, au delà de la pureté des traits, une légère incurvation de l'arrête nasale, une discrète moue sur les lèvres, qui confèrent à ce visage une délicate sensualité et un profond mystère.

Un autre visage, emblématique de la Renaissance italienne est La donna velata de Raphael. Une exposition actuelle au Louvre permet d'admirer ce chef d'œuvre prêté par la Galerie Pitti à Florence. Un remarquable article d'Eric Biétry-Rivierre détaille la beauté de ce portrait.

Contrairement à La Fornarina l'amante du peintre, on est réduit aux supputations sur l'identité du modèle, mais cela n'a pas la moindre importance hormis pour les historiens de l'art.

Autant La Fornarina affiche sa nudité avec une audace aguicheuse, autant La donna velata s'affirme comme un modèle de pudeur qui ne va pas sans une sensualité subtile. La perle agrafée à la coiffure par un rubis renvoie peut être à un symbole caché mais elle focalise l'attention sur le visage. Malgré la richesse du vêtement avec son merveilleux drapé, le camaïeu de tons crèmes et rosés confère une simplicité qui s'allie à la beauté de la carnation de la gorge et à la douceur du visage.
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Dona Velata, Raphaël 1512-1518.
Palais Pitti, Florence

Si le visage de la femme ajoute la grâce à la beauté, Jan Van Eyck m'incite à une digression sur la beauté d'un visage d'homme. Le portrait de " l'homme au chaperon bleu " de la collection Bruckenthal,  par sa simplicité et sa puissance, est ce que l'on peut faire de plus beau en matière de portrait. Malgré une extrême précision du détail, du piqué pourrait on dire par analogie avec la photographie, c'est l'indicible qui transparaît à travers l'expression du visage et des mains. Le regard possède cette dissymétrie qui fait que chaque moitié de notre visage reflète un aspect différent de la personnalité. Sur le fond sombre de l'arrière plan et du vêtement, le visage et les mains illuminent le tableau, tandis que l'extraordinaire bleu du chaperon exalte la présence du personnage et sa pensée.

Goya a peint de nombreux portraits, certains, y compris dans la famille royale, d'une grande cruauté. Un portrait de femme émerge autant par sa beauté que par sa puissance : celui d'Isabel de Porcel dont Malraux dit de Goya qu'il "  jouit du modèle ".

Contrairement au regard de La Joconde qui semble suivre celui du spectateur ou de la Jeune fille à la perle de Vermeer qui cherche à capter le regard, les yeux de cette femme ne semblent pas s'intéresser à celui qui la regarde mais se perds dans une autre direction, mais sa présence est telle qu'elle captive le spectateur qui ne peut lui échapper.

Le mystère de cette femme est autant dans son regard aguichant que dans son attitude altière et même un peu provocante. Elle est l'image même de la séduction.
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Francisco de Goya.
Dona Isabel de Porcel,
National Gallery, London, 1805.

La première fois que j'ai rencontré la Jeune fille à la perle de Johannes Vermeer au Mauritshuis de La Haye, le tableau se trouvait isolé sur un mur entre deux fenêtres. Dans cette pose très simple, avec un gracieux mouvement du cou semblant se tourner vers celui qui la regarde, ses yeux plantés dans vos yeux, la bouche sensuelle, finement ourlée, elle parle ou s'apprête à parler. Elle s'adresse à vous comme elle s'adressait sans doute à Vermeer tandis qu'il la peignait. Contrairement à la Joconde, dans sa pose hiératique et énigmatique, le visage de la jeune fille de Vermeer exprime la simplicité et la tendresse, dans un mouvement qui ajoute une composante temps à l'espace pictural.

Apparition furtive, " les traits de la jeune fille flottent légèrement dans la lumière…résolument hors de tout, hors de la durée…d'une fraîcheur si vulnérable " comme la décrit Françoise Barbe - Gall, analysant sa part de mystère. Comme pour Mona Lisa, j'aimerais savoir ce qu'elle disait et que l'on ne saura jamais. La description que François Cheng donne dans Le dit de Tianyi de la lumineuse Yumei pourrait s'appliquer à La jeune fille au turban bleu de Vermeer : " Ce visage ovale à la pureté de jade, cette bouche nette et sensible où affleurait une sensualité retenue, ces yeux aux reflets sans fond emplis de candeur étonnée qui en augmentait le mystère… ". 
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Jeune fille à la perle. Johannes Vermeer

De même que le peintre transpose la vision qu'il a de son modèle, de même celui qui regarde le tableau, parfois des siècles après qu'il eut été peint, interprète la perception visuelle, mais aussi la communion avec le personnage, selon sa propre sensibilité et sa personnalité. Daniel Arasse écrivait de Vermeer : " Sa peinture n'est pas là pour faire connaître son objet mais rendre celui qui regarde témoin d'une présence ". La vision qu'en a un homme du XXIe siècle est sans doute très différente de celle de ses contemporains, toutefois la beauté de ce visage traverse les siècles avec la même fraîcheur. La pureté des traits du visage est mise en valeur par l'extrême simplicité de l'arrière plan et du vêtement. Sur un fond uniformément sombre se détache comme miraculeusement le galbe de la joue où la lumière calme et blonde se pose pour illuminer le visage. " La lumière n'est belle que si elle est incarnée ". Cette lumière transfigure également des atours d'une extrême simplicité qui mettent en valeur le visage de la jeune fille. Le bandeau bleu qui masque ses cheveux, le jaune mordoré du châle et du sommet de la coiffure, renvoient la lumière comme le fait le visage dans la douceur et la magnificence. L'étroite ligne blanche du col, séparant le visage du châle, ne fait que souligner le mouvement du cou, contribuant à illuminer le visage et tranchant avec l'obscurité de l'arrière plan qui focalise l'attention sur le personnage. Comme l'écrit Michael Edwards, à propos de La liseuse à la fenêtre, la lumière se concentre " sur son col, cette partie de ses vêtements qui marque la frontière entre la vie de l'intelligence et celle du corps. La lumière visible et le regard se rencontrent dans un moment sans fin et un lieu sans limites… ". Des femmes de Vermeer, Luigi Garnieri, auteur de La double vie de Vermeer, dit du peintre qu'il y voit : " des images oniriques de la beauté, de la passion, de l'éternité : de ce que tout le monde confusément et inconsciemment cherche sans jamais y parvenir ". Le regard transfigure le temps. " Si tant de personnages dans les tableaux de tant de peintres nous regardent….c'est parce que le peintre sait, par le don spécifique qu'il a reçu, que le regard est mystérieux, qu'il initie à ce qui se trouve au-delà de l'apparence, qu'il pénètre les êtres et les objets et qu'il transforme - ou voit se transformer - le lieu et le temps du lieu. " La perle ne semble là que pour attirer encore un peu plus l'attention sur le visage, se situant à l'orée de la clarté sombre de la nuque dont elle évoque le mystère et la douce sensualité. Les lèvres entrouvertes appellent le baiser comme en une interrogation muette. Cette intimité avec le modèle laisse transparaître également comme une crainte, une certaine tristesse dans le regard d'une jeune fille consciente qu'en livrant son visage au peintre elle lui ouvre son âme.

Une telle rencontre ne peut se concevoir au milieu de la foule des visiteurs des grands musés nationaux. Par chance, ce portrait est présenté dans un musée à taille humaine. J'éprouve une affection particulière pour les petits musées comme la Wallace collection à Londres, les musées Jacquemart André ou Nissim de Camondo à Paris où les peintures sont présentées dans le cadre de vie de celui qui les a choisies et aimées. De même, j'aime le musée Rodin de Paris, mais aussi celui de Philadelphie, pour des raisons différentes. Le musée Rodin de Paris restitue tant par la maison que par le jardin l'ambiance de création du sculpteur. La présence des œuvres de Camille Claudel ajoute le côté tragique de son histoire à la puissance démiurgique de Rodin. A Philadelphie, c'est le coté intimiste de ce petit musée exclusivement dévolu à Rodin qui marque en sculpture la rupture avec l'académisme, libérant les énergies et les formes.

La photographie des visages de femmes répond intégralement à ce que l'on attend de la peinture en tant qu'œuvre d'art. L'œil du photographe est exercé à saisir l'expression souvent fugitive d'un visage. Comme la jeune fille à la perle, la femme regarde à travers l'objectif du photographe. Ses traits et ses yeux expriment ses sentiments que capte le photographe et que peuvent retrouver ceux qui regardent la photographie. La beauté des actrices peut avoir la profondeur d'un puit sans fond, sans pouvoir révéler une sensibilité et une personnalité absente. A l'inverse je suis ému par certaines photographies de Marilyn Monroe qui laissent transparaître derrière l'image de la star évaporée une détresse poignante. Près de cinquante ans après sa mort, la publication de ses écrits intimes révèle une femme éprise de littérature et douée pour l'écriture. Nombre de ses photographies permettent de ressentir cette fragilité émouvante et sont plus proches de l'œuvre d'art que les sérigraphies commerciales d'Andy Warhol.

L'œuvre d'art doit parler et la beauté doit être ressentie au plus profond de l'être. Sans cette communication, sans le sentiment intérieur de la beauté, l'art n'existe pas. Certaines photographies de publicité pour des " produits de beauté " sont superbes, mais les modèles féminins sont d'une beauté presque trop parfaite, la réalisation du maquillage sans défaut, la technique photographique sophistiquée à l'extrême. Toute cette beauté a des froideurs de papier glacé. Comme Mona Lisa : mythique, mais trop parfaite pour être sinon belle, du moins émouvante.

Il est intéressant de resituer la peinture d'une époque dans son contexte historique, ce qu'a fait fort bien Tzvetan Todorov pour Vermeer et les peintres Hollandais du XVIIe siècle. Cette approche historique et sociétale, en un mot anthropologique, n'a rien à voir avec ma démarche personnelle qui est de rechercher pourquoi une peinture est belle. Todorov raconte la vie quotidienne des peintres, dans leur famille, dans leur cité qui lui permet d'apporter des explications aux tableaux qu'il décrit. Cela ne va pas sans un certain nombre d'interprétations aléatoires d'allégories ou de symboles, avec un risque majeur de contre sens. Qu'une femme qui mange des huîtres, dont on connaît le pouvoir aphrodisiaque, soit automatiquement à ranger dans la catégorie des prostituées, que la présence d'un chien ou d'un chat soit synonyme d'érotisme ou de sensualité, relève de vaines spéculations. Cela donne à parler aux guides des musées mais cela n'a vraiment que peu d'intérêt pour aimer ou non un tableau. Même si la réalité l'emporte sur l'allégorie, " ce n'est pas la réalité elle-même qui est uniformément parfaite, c'est le regard du peintre qui, en choisissant dans le monde et en le transformant, nous met en contact avec la beauté ". Au milieu de considérations triviales, Todorov a cette phrase magnifique : " La peinture n'est plus le miroir de la beauté, mais la source de lumière qui la révèle " expliquant " la possibilité d'empathie, ou identification projective, qui s'établit entre un tel peintre du XVIIe et tel amateur au XXe siècle ". De Vermeer, Malraux dira : " c'est un peintre qui donne au monde pour valeur fondamentale la peinture elle-même ".
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