Souvenir et Oubli.

Le souvenir nous rattache au passé soit simple prolongement de la perception du présent, en continuité avec lui - souvenir primaire - ou d'un passé plus ancien, mémorisé ou conceptualisé - souvenir secondaire. " La mémoire n'est pas le retour du passé mais sa représentation " a écrit Boris Cyrulnik….loin du passé simple, passé recomposé ? Un souvenir résulte d'un ensemble de perceptions sensorielles liées à un épisode vécu. Les capacités sensorielles influencent le type de mémoire de chaque individu certains ayant une mémoire davantage visuelle, d'autres plus auditive, avec des prodiges d'hyper mémoire comme Mozart ou Toscanini. Certaines de ces aptitudes particulières pourront être exploitées professionnellement telles que des capacités olfactives, le " nez " du parfumeur ou le goût de l'œnologue, ou conduire aux confins de la psychiatrie, comme l'hypermnésie de l'autiste dans le film " Rain man ".  Ces informations ont été enregistrées dans un contexte spatial et temporel donné. Elles ont été transformées par l'individu en fonction de ses capacités de perception, d'attention et d'émotion, mais aussi de ses connaissances et de son aptitude d'analyse.
La reconstruction du passé se fait en fonction d'un présent influencé par notre projection dans le futur. Les souvenirs lointains peuvent être enjolivés, idéalisés, ou à l'inverse, profondément refoulés dans le subconscient. Les souvenirs sont le fruit d'une mémoire sélective. De la petite enfance, il est rare de conserver des souvenirs. Le plus ancien dont je me souvienne est très imprécis. Je devais avoir 5 ans, à la fin de la guerre en 1945, lorsqu'un collaborateur fut abattu dans la rue, face au domicile de mes parents et j'aperçus le corps allongé, ensanglanté, amené dans le hall de l'immeuble. Encore aujourd'hui je ne sais pas s'il s'agit véritablement d'un souvenir ou d'une histoire maintes fois racontées devant moi. De même, je me souviens d'un petit tramway à roulettes, tiré au bout d'une ficelle, mais est-ce le souvenir du jouet lui-même ou d'une photographie revue très souvent par la suite. Certains souvenirs resurgissent spontanément à la faveur d'une image, d'une musique, d'une odeur. Ma madeleine de Proust est l'odeur de Craven A que fumait mon père et très longtemps après sa mort, l'odeur de ces cigarettes me rappelait instantanément son image. Les souvenirs peuvent aussi être évoqués et le nom de tel parent, de tel ami décédé resurgit à l'évocation de son nom, tel paysage, tel voyage reste présent à l'esprit avec une précision qui résiste au temps. Les émotions jouent un rôle majeur dans la mémoire. Les émotions ressenties au cours de la mémorisation peuvent faciliter ou bloquer le processus mémoriel.
Enfant au tramway
La survivance du passé fait appel à la mémoire. La mort du passé, c'est l'oubli. Tomber dans l'oubli. Tomber aux oubliettes. Les locutions populaires ne manquent pas pour assimiler l'oubli davantage à un enfouissement qu'à une disparition. Enfoui au plus profond de sa mémoire. L'oubli n'est pas un état définitif puisqu'il peut ressurgir, parfois au moment où l'on s'y attend le moins. Le passé n'est donc jamais complètement mort en dehors de circonstances pathologiques comme l'amnésie ou la maladie d'Alzheimer. L'amnésie, sidération parfois temporaire de la mémoire, exerce une certaine fascination chez les romanciers et les scénaristes qui exploitent le filon de cette perte temporaire de la mémoire et du déclic amenant à son retour. Certaines formes d'amnésie, telle l'amnésie antérograde du syndrome de Korsakoff concernant l'amnésie des faits récents et la conservation des faits anciens, pourraient rendre compte d'une mémoire figée et d'un défaut de mémorisation. Chacun a pu éprouver ces petits ratés de la mémoire qui font que l'on a oublié ce que l'on était venu chercher dans une pièce. La technique habituelle pour se rappeler est de retourner dans la pièce d'où l'on était venu pour refaire en quelque sorte un retour sur image, et reprendre le cours du temps là où il vous avait quitté. Nouvel avatar des relations spatio-temporelles, l'environnement permettant de renouer le fil du temps.

La maladie d'Alzheimer fait partie, comme l'altération de la vision par la dégénérescence maculaire, de ces affections dont le développement est en relation avec le vieillissement de la population. Cette dégénérescence progressive des neurones conduit à  une perte de la mémoire, amenant à la déconnexion avec l'environnement et à une vie de plus en plus végétative. Mémoire morte.

Cette affection, qui peut toucher les plus brillantes intelligences, de façon inéluctable, à ce caractère effrayant que le Général de Gaulle évoquait à travers ce " naufrage de la vieillesse " plus redoutable que la mort elle-même. Déchéance intellectuelle, déchéance physique, dépendance sont l'horreur intégrale.

Une comparaison avec l'informatique paraît intéressante, ne serait ce que par l'exégèse des termes : mémoire vive, mémoire morte, horloge. La relation du temps et de la mémoire est une donnée fondamentale de l'informatique, même si l'on ne peut pas exactement transposer l'intelligence artificielle à l'intelligence humaine. Les capacités d'analyse purement binaire s'affinent de plus en plus. Il est de moins en moins évident pour les champions d'échecs de vaincre l'ordinateur. Les robots capables de pensées et de sentiments sont encore du domaine du fantasme mais informatique et cybernétique n'ont pas fini de nous étonner. Telle qu'elle est actuellement, l'informatique est un formidable prolongement de l'intelligence humaine lui apportant des capacités de mémoire, des vitesses de calcul, que l'esprit de l'homme le plus intelligent, le plus doué de mémoire ne peut atteindre.

De même qu' " une grande part de nos comportements relève de l'automatisme, ce qui nous permet d'économiser du temps et de l'attention afin de les allouer à la conception et à l'exécution d'autres tâches, ainsi qu'à la recherche de solutions pour les nouveaux problèmes ", les fonctions intellectuelles, qui peuvent être déléguées à la machine, sont susceptibles de libérer l'esprit humain de tâches subalternes pour lui permettre de  se consacrer entièrement à des activités plus nobles, en particulier de création. Ainsi l'architecte, utilisant la conception assistée par ordinateur (C.A.O.) peut-il se libérer de nombreux calculs fastidieux, réaliser dans des temps très courts des plans et des maquettes très précis nécessitant autrefois de longues heures passées face à la planche à dessin. L'informatique offre donc de gigantesques possibilités de libération, mais aussi des risques non moins grands d'aliénation. Aliénation, proche du pathologique, du jeune rivé à sa console de jeux. Nécessité d'une commission nationale informatique et libertés (C.N.I.L.) pour fixer les limites éthiques à son utilisation. Récurrence constante du meilleur des mondes à notre porte. L'information nous submerge. Trop d'informations tue l'information. Le monde virtuel, le réseau tentaculaire d'Internet construit un nouveau monde, de nouvelles frontières sans frontières (mondialisation), sous nos yeux. Nous n'en percevons sans doute pas encore toutes les conséquences. Cette digression sur l'information, partie de la mort du passé, nous a conduit aux portes du futur. Emergence d'une nouvelle civilisation basée sur la virtualité. Tiens, comme le temps. Curieux.

Avant d'aborder le futur, revenons encore à cette mort du passé, si riche d'enseignement pour comprendre le temps. Le parallèle entre l'individu et la collectivité se poursuit avec l'oubli. Il n'y a probablement pas que les Français qui aient la mémoire courte. Nous avons analysé la disparition des civilisations, des empires et leur survivance à travers des marqueurs spécifiques, les temples et les tombeaux. L'Histoire qui est faite de souvenirs est aussi, et surtout, faite d'oublis, volontaires ou involontaires.

On a évoqué ces poubelles de l'Histoire, géhenne de ceux condamnés par leurs contemporains pour s'être opposés à la domination des puissants du moment. On y retrouve pêle-mêle les martyrs de Rome, les victimes des procès staliniens, les condamnés de l'Inquisition. Des multitudes d'anonymes ou de figures emblématiques passées à la postérité grâce à ceux qui voulaient les faire disparaître de l'Histoire. Les chiffonniers des poubelles de l'Histoire y découvrent des trésors d'intelligence de courage, d'humanisme qui font plus pour la grandeur de l'homme que certains phares de l'Histoire " Sic transeat gloria mundi ". Un exercice très simple permet d'illustrer l'oubli des gloires posthumes. Prenez un citoyen moyen, doué d'une intelligence moyenne. Faites le circuler dans Paris, Lyon ou Marseille, peu importe, et demandez lui qui sont ces personnages dont les noms ont été donnés aux rues et aux places. Parfois une courte biographie en une ligne et deux dates renseignent mais dans la grande majorité des cas, l'ignorance est la règle. L'oubli est au coin de la rue. Cela devrait rendre modeste vis à vis de tel titre telle position,  tel ruban de médaille après lequel on a couru, en espérant la renommée et le passage à la postérité. Au trou. Les cimetières sont encore pleins de ces manifestations prétentieuses, gravées dans la pierre, qui se briseront ou seront recouvertes par le lierre, avant de disparaître dans l'anonymat de la fosse commune. Les cendres, sans retour possible, dispersées au vent, à la mer, à la terre, au moins n'ont pas ces prétentions d'éternité " quare pulvis es et in pulverem reverteris ".

Faut-il néanmoins se résoudre à la mort du passé ? N'y a t-il pas un devoir de mémoire ? Passé décomposé. Passé recomposé. Temps mort. Tuer le temps. " L'humoriste n'a rien contre le temps, mais par moment il a très envie de le tuer ".
Les lieux institutionnels de la mémoire que sont les stèles commémoratives, les bibliothèques et les musées ont une fâcheuse tendance à tuer une seconde fois le passé. " Le temps pétrifié est le temps médusé ". Il existe une parenté frappante entre un tableau surréaliste d'Oscar Dominguez, illustrant " la Pétrification du temps, théorie des objets litho chroniques " et les estampes des paysages, les jardins et le bonzaï de pierre dont raffolent les Chinois
Bonzaï de pierre
Photographie : Philippe Scherpereel
Un monument garde tout au plus un pouvoir évocateur et ce ne sont pas les visites guidées, ou les sons et lumières, qui ressuscitent le passé. La vision actuelle de la plupart des monuments est très différente de ce qu'ils étaient à l'époque de leur construction.  Ainsi en est-il des cathédrales, revues et corrigées par Viollet le Duc, leur façade convenablement grattée et sablée, loin des couleurs d'origine qui nous feraient sans doute frémir. Les reconstitutions historiques sont fort éloignées de ce que fût la réalité. Au mieux, elles en restituent une image, jamais elles ne le font revivre. Les spécimens de primitifs du Musée de l'Homme, passés au taxidermiste comme de vulgaires animaux empaillés, permettent tout au plus d'imaginer les ethnies disparues.

Quant aux grands musées, qui font la fierté des nations, le Louvre, les Offices, le Prado… qu'ont-ils à nous offrir avec leurs alignements de toiles ou de statues ? Il est rare, à travers les " collections "  des grands musées nationaux de retrouver la présence vivante de l'artiste. Il faut arriver à s'isoler avec un tableau, y pénétrer pour une rencontre avec le peintre. Cela n'est pas toujours facile au milieu de hordes de touristes. Là encore, l'accumulation, la juxtaposition, tuent. J'ai une préférence marquée pour les petits musées, comme la Wallace Collection, le Mauritzhuis de La Haye, le musée Jacquemart André ou le musée Nissim de Camondo, car les œuvres y sont présentées dans une atmosphère plus intimiste, où l'on se prend pour le maître des lieux, faisant son choix, plaçant le tableau au-dessus de telle commode. De même est-il sans doute plus facile d'aborder un peintre dans une exposition rétrospective ou dans un musée qui lui est consacré.

Certaines rétrospectives, conçues par des amoureux plus que des spécialistes,  peuvent susciter la communication par une présentation intelligente, dans des lieux  magiques. Je garde le souvenir d'une exposition de dessins de Rembrandt à la  Bibliothèque nationale. J'y étais allé un peu par dépit, ne voulant pas faire la queue au Grand Palais pour visiter l'une de ces expositions hyper médiatisées, qu'il était indispensable d'avoir vu. Presque seul dans les salles de la Bibliothèque, plongées dans la pénombre, avec les dessins faiblement éclairés, dont il fallait s'approcher, comme pour y pénétrer, je me suis senti en communication avec l'œuvre et avec son créateur.
Musée Picasso de Barcelone
Parmi les musées Picasso, je préfère celui de Barcelone, à l'Hôtel de Salé, pourtant merveilleux. Il y a à Barcelone, dans cette antique demeure du Barri Gotic, une atmosphère où, à travers ses premières toiles on va à la rencontre du jeune Picasso, une charge émotionnelle intense, qu'on ne retrouvera plus dans ses œuvres abstraites. Dans ce musée sombre, au milieu des venelles étroites de ce quartier de la cathédrale, on est loin de la mise en scène délirante du musée Dali de Figueras, à la fois fascinant et repoussant. Dans la maison où ils vécurent, on ne s'attend pas à rencontrer Balzac ou Victor Hugo au détour d'un couloir, mais on apprend au moins autant de leur personnalité qu'à travers leur œuvre. Tel Asmodée soulevant les toits pour voir vivre les hommes, on perçoit la personnalité de Victor Hugo aussi bien en visitant sa maison de la Place des Vosges à Paris que sa maison de Jersey, avec sa grandeur, ses mesquineries, sa paranoïa. Dis-moi comment tu habites, je te dirai qui tu es. Les objets intimes, personnels en disent plus long sur leur propriétaire disparu que bien des biographies. Une biographie est un exercice de style où son auteur cherche autant, si ce n'est plus à se mettre en valeur, qu'à approcher au plus près l'objet de son étude. Le choix du personnage raconté suppose une connivence avec le biographe. Pas plus que l'historien, le biographe ne peut prétendre à faire revivre son personnage. Si celui ci est éloigné dans le temps, les incertitudes historiques apparentent la biographie à un roman. S'il s'agit d'un personnage que l'on a connu, le raconter peut avoir valeur de témoignage à condition qu'un engagement ne conduise à altérer la réalité, pour l'embellir ou la noircir.

Toutes ces tentatives pour faire revivre le passé n'ont de chances d'y parvenir tant soit peu que par l'émotion.
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